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Environnement

Anda 37-38 - Avril-Juillet 2000

Les mondes sonores de la Mongolie

par Anne Kenedi

 

Impossible de partir six mois en Mongolie, même si c'est a priori pour étudier le vautour moine, sans collecter d'autres données. D'ailleurs, cela collait assez bien à mes vues : aborder le pays sous différentes approches, scientifique, sensorielle, émotionnelle, humaine, puis rassembler ces parcelles de vision dans l'unité à laquelle elles appartiennent. Résumé d'une expédition.
Début 1999. Le Centre bioaccoustique alpin (CEBA), situé près de Grenoble, me prête un petit magnétophone D.A.T., un micro et une parabole. Je me mets en route mi-avril avec ce matériel inconnu et des notions primitives en chant d'oiseaux. Le terrain commence en mai. A cette époque le printemps se rue en tornades poussiéreuses sur le pays. Je pars avec un ami mongol, Narantsogt. J'ignore sa langue et il ignore la mienne. Très stimulant pour apprendre, un peu éprouvant pour se comprendre. Il conduit notre side-car tout au long de ce premier périple dans les aïmag (provinces) de l'ouest : Khovd, Uvs (pron. " ouvs ") et Bayan-Ölghii.
La parabole étant en plastique déformable, je ne devais pas la laisser dans sa housse plus de 24h afin de lui préserver sa forme et ses qualités. Je la sortais donc tous les soirs, et lorsque nous passions la nuit dans la gher (yourte), elle suscitait toujours quelques questions. Cela donnait à Narantsogt l'occasion d'expliquer à quoi servait le matériel, de parler des oiseaux et de questionner un peu les éleveurs sur leur cheptel et sur la chasse. De mon côté, je leur montrais dans mon guide d'identification chaque oiseau que nous avions vu dans le pays. Tous adoraient ce moment, chaque tranche d'âge avec sa curiosité, souvent absorbés par les dessins et la multitude de formes et de couleurs, voyageant sur nos mots dans les contrées que nous avions traversées. Il est vrai que toute rencontre dans ce pays se formule par les questions "d'où venez-vous?" et "où allez-vous?"…
Les ambiances les plus riches s'entendent à l'aube, qui se lève vers 5h ou, l'été, vers 4h du matin, et en fin de journée, quand la chaleur tombe. J'avais bien un réveil, mais son bip-bip strident en pleine steppe, ça n'allait pas du tout… Alors, quand nous dormions dans un aïl (campement), je demandais souvent à la maîtresse de maison de me réveiller en même temps qu'elle. À la campagne, les femmes enfilent leur deel (vêtement traditionnel) parfois avant même le lever du jour pour allumer le feu, préparer le premier thé au lait salé et, dès le mois de juin, battre l'aïrag, le lait de jument fermenté.
Je pars le plus souvent pour 2 ou 3 heures, soit la durée d'autonomie que me laissent mes batteries. (Il me faudra d'ailleurs améliorer cette question d'alimentation, peut-être en branchant un transformateur sur une batterie de jeep ou de moto, ou en me dotant d'un plus gros chargeur solaire. À voir.) L'été surtout, dès que le soleil envoie sa lumière crue, les sauterelles crissent à vous rendre dingue, on n'entend plus qu'elles. J'appuie alors sur STOP. POWER OFF.
Je renvoie mes deux premières cassettes au CEBA, qui me donne quelques conseils pour améliorer la qualité de mes prises. Je terminerai ce voyage avec une petite douzaine d'heures de rushes sonores. Ils donneront finalement naissance à un CD d'ambiances naturelles qui, en huit plages, ouvre sur des paysages lacustres, steppiques et montagneux de la Mongolie (voir références infra p. **). Le plus fascinant, lors de la prise de son, a été de me rendre compte que nous disposions de ce sens auditif au spectre immense et d'une extraordinaire finesse de perception qui attendait seulement d'être éveillé. En ville, rien ne l'éduque, il est noyé sous une masse de fréquences sourdes et stridentes. N'écouter qu'un oiseau ouvre déjà le canal. Peu à peu, je me suis aperçue que je reconnaissais tel chant, tandis que tel autre, près du rocher ou sortant des roseaux, m'était encore inconnu. L'approche sonore de ce monde fut palpitante.
En plus d'enregistrer les voix de la nature, je n'ai pu résister à la capture des voix humaines et des atmosphères urbaines. Au préalable, j'avais toujours besoin d'établir un contact avec les gens avant de leur demander s'ils voulaient bien chanter pour moi. J'ai ainsi récolté les poèmes marmonnés d'un enfant timide, les voix d'adolescents, les discours de familles, un morceau de guitare chez des Kazakhs, une ambiance de rue autour du marché d'Arvaïkheer, une autre pendant les fêtes du naadam, les hauts-parleurs, les hommes jouant au billard, la multitude d'enfant s'ébattant dans une cour... Un autre CD, sur les ambiances humaines cette fois-ci, est en cours d'élaboration.
La voix dévoile l'âme, n'est-ce pas, et de plus comme me le rappelait ma professeur de chant, le chant est une offrande. Alors, imaginez quel beau voyage j'ai fait là !

Passionnée par les oiseaux, Anne Kenedi a monté et réalisé cette expédition, soutenue par quelques sponsors (les Banques populaires, Décathlon, un magasin d'ornithologie belge, Sights of Nature) et ses amis de l'association Transvert. Ceux qui voudraient en savoir plus sur son expédition et sur ses enregistrements d'ambiances mongoles peuvent lui écrire à l'adresse suivante : Face au 52 quai le Gallo, 92100 Boulogne.