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A propos d' ...
Histoire
Anda 27 - Octobre 1997
Piotr Badmaev, un Bouriate à la cour de Russie
par Dany Savelli
"De toute évidence, Badmaev fut l'un des hommes qui eurent
le plus d'influence sur la politique russe avant que l'Empire tsariste
ne s'effondre" . Voilà ce qu'on peut lire sur l'un des Bouriates
les plus étonnants du tournant des XIXe et XXe siècles dans
une encyclopédie bien connue des historiens de la Russie et de
l'Eurasie. Pourtant qui, parmi ces mêmes spécialistes, saurait
en dire davantage sur cet homme, qui saurait apporter d'éventuelles
correctifs à cette remarque ?
Reconnaissons-le, établir la biographie et cerner la personnalité
de Badmaev sont choses malaisées. Les rares fois où son
nom apparaît dans les mémoires des contemporains, il se trouve
toujours associé à celui du personnage le plus troublant
de la cour russe de l'époque, à savoir l'inquiétant
Raspoutine. Et le mystère Badmaev commence là : Badmaev
fut-il l'excellent médecin que reconnurent en lui ses nombreux
patients ou un charlatan de plus qui, s'enveloppant des mystères
d'une pratique tibétaine, profita de la détresse de la tsarine
? Fut-il un fin politicien ou un illuminé ensorcelant ses illustres
patients par des drogues inconnues des Européens ? Fut-il un gestionnaire
à même de créer un comptoir en Bouriatie et tout un
réseau de relations politico-commerciales à travers Mongolie
et Chine ou un entrepreneur véreux, abusant aux confins de l'Empire
des deniers de l'Etat ?
Les réponses que l'on donne à ces questions sont habituel-lement
si divergentes que les rares ouvrages consacrés à ce personnage
aux multiples facettes relèvent soit de l'hagiographie, soit de
la cabale. On rangera dans la première catégorie la biographie
donnée en 1995 par son petit-fils, Boris Goussev, dans la seconde,
l'ouvrage de V. Semennikov qui présente en 1922 des documents de
première importance mais accompagnés - époque oblige
- de commentaires féroces sur tout l'entourage de Nicolas II. Heureusement,
la parution prochaine de l'ouvrage de Tatiana Grekova nous invite à
revenir, avec, cette fois, mesure et discernement, sur l'énigmatique
Badmaev.
Soultim Badma, un lama à Saint-Pétersbourg.
Pour évoquer le parcours hors du commun de Piotr Badmaev,
né en Bouriatie, vraisemblablement en 1851, procédons par
étapes et, tout d'abord, par un petit détour pour rappeler
la biographie de son frère Soultim (Sul'tim) Badma. Quoique d'un
tempérament plus réservé, il est en fait un personnage
presque aussi étonnant que son plus jeune frère.
Fils aîné de la famille Badma, dont la lignée remonte
par les femmes à Gengis Khan, Soultim étudie dès
l'âge de neuf ans la médecine tibétaine dans un datsan
(monastère) d'Aga et, c'est lui qui, en 1853, enraye l'épidémie
de typhus qui ravage alors toute la Transbaïkalie. Sur l'intercession
du comte N. Mouraviev-Amourski, gouverneur de la Sibérie orientale,
le jeune lama intègre alors le département des études
sibériennes de la Société de géographie. Certes,
sa renommée lui vaut un tel honneur, mais cette nomination témoigne
aussi de l'intérêt croissant des Européens, depuis
le début du XIXe siècle, pour la médecine tibétaine
et de la nécessité ressentie par les Russes de mieux connaître
les peuples conquis rattachés à l'Empire. Pour cette raison
sûrement, la conversion au christianisme orthodoxe d'un lama entouré
d'un tel prestige est jugée suffisamment importance pour que le
tsar Alexandre II, lors d'une céromonie à laquelle il assiste
en personne, devienne le parrain de celui qui, désormais, portera
le nom d'Alexandre Badmaev.
C'est d'ailleurs sur l'ordre d'Alexandre II que le jeune homme, diplômé
de médecine en 1861, est affecté à un hôpital
pétersbourgeois, l'un des plus modernes d'Europe. Et finalement,
Alexandre Badmaev ne retourne pas dans sa Bouriatie natale, comme il en
a d'abord émis le souhait, mais exerce jusqu'à sa mort dans
la capitale russe. Là, il ouvre même une pharmacie tibétaine,
la première du genre en Europe, et assure gratuitement un enseignement
du mongol à la Faculté des langues orientales. Son frère
Anpil l'y rejoint et devient le premier Bouriate d'Aga à sortir
diplômé de l'Université de Saint-Pétersbourg.
C'est lui qui obtient, pour leur plus jeune frère, une bourse du
Conseil de la direction de la Sibérie Orientale grâce à
laquelle le petit Jamsaran poursuit ses études au lycée
d'Irkoustk et "monte", ensuite, à Saint-Pétersbourg.
Les premières années de Piotr Badmaev à Saint-Pétersbourg.
Ses études.
En 1872, à l'exemple de son frère aîné,
Jamsaran se convertit au christianisme orthodoxe et prend le nom de Piotr
Badmaev. Si l'on ne peut être sûr, comme l'indique un rapport,
que le tsar ait été jusqu'à l'adopter, il est certain
en revanche que le tsarévitch lui sert bel et bien de parrain -
même si le le futur Alexandre III se fait représenter lors
du baptême.
En 1871, après une première année d'étude
à l'Académie de médecine et de chirurgie, Badmaev,
aidé financièrement par le comte Mouraviev-Amourski, se
consacre à l'étude du chinois et du mandchou. En 1875, il
entre au département des affaires asiatiques du ministère
des Affaires étrangères et, parallèlement, enseigne
le mongol à la Faculté des langues orientales . Cette même
année, toujours passionné par la médecine tibétaine,
qu'il pratique aux côtés de son frère Alexandre, il
est admis à suivre les cours de la Faculté de médecine
et à en présenter les examens.
Pourtant, faute de s'être présenté à deux
d'entre eux, Badmaev ne sera jamais diplômé de cette faculté.
Il s'en expliquera en alléguant que, de toutes les façons,
le diplôme en lui-même ne lui aurait donné aucun droit
de pratiquer la médecine tibétaine et que, dans le cas où
il serait venu à le faire, ce même diplôme lui aurait
été aussitôt retiré. Il est fort probable,
comme le suggère Tatiana Grekova, que, possédant déjà
une sérieuse clientèle, Badmaev n'ait pas souhaité,
le jour des examens, faire les frais de la jalousie de ses professeurs
et... concurrents.
"Le médecin tibétain".
A la différence de son frère aîné,
Badmaev pratique donc la médecine tibétaine sans qu'aucune
reconnaissance offi-cielle, diplôme ou autre, ne soit venue sanctionner
son savoir. Malheureusement, ce statut précaire, associé
à une pratique si peu familière aux Européens, lui
vaut la première charge de critiques qui le stigmatisent jusqu'à
aujourd'hui. Les imaginations s'enflamment et Badmaev devient aussi insolite
que l'est son savoir. En témoignent ces lignes d'un des témoins
les plus autorisés de la fin de la dynastie des Romanov, Maurice
Paléologue, ambassadeur de France en Russie de 1914 à 1917
: "Quoique dépourvu de tout diplôme universitaire, [Badmaev]
exerce la médecine, non pas clandestinement mais, au vu et au su
de tous, à l'aide de plantes médicinales et [... ] de recettes
magiques, obtenues à grand-peine de sorciers tibétains"
(Paléologue, p. 144).
Qualifiée par le diplomate français de "médecine
étrange", "hermétique", "mêlée
de sorcellerie", la médecine tibétaine vient en fait
bouleverser un certain nombre de notions, comme celle, par exemple, de
médicament. Et Badmaev, médecin en vue, fait les frais de
cette incompréhension. Ainsi, par exemple, se voit-il reproché
sa déclaration : "même l'espace est un médicament
si le corps en a besoin", ses détracteurs ne pouvant comprendre
qu'il n'y a dans ses propos aucune provocation ; encore faudrait-il qu'ils
aient su (mais comment l'auraient-ils su alors ?) que pour les Tibétains,
toute chose qui apporte un bienfait à l'homme peut être considéré
comme médicament, ainsi la nourriture pour l'homme affamé.
De même, Badmaev se prête à toutes les critiques en
pratiquant le diagnostic par le pouls tout comme le diagnostic par le
timbre de la voix, par la couleur de la peau, par l'urine, qu'il goûte
éventuellement, etc., pratiques courantes pour les médecins
tibétains mais aber-rantes, voire répugnantes, pour les
médecins européens. Enfin, qu'après de longues années
de pratique, Badmaev, tout comme n'importe quel bon médecin tibétain,
puisse à la seule vue d'un malade discerner immédiatement
la nature du mal qui l'afflige prête à commentaires : recevoir
quoti-diennement un nombre élevé de patients, n'est-ce pas
là une marque indiscutable de cupidité ? D'autant que les
médica-ments tibétains semblent coûteux à qui
oublie de prendre en compte leur complexité - ils peuvent contenir
jusqu'à une soixantaine de composants -, longtemps considérée
d'ailleurs comme une marque d'empirisme en Europe.
A l'exemple de Paléologue, les critiques qui ont cherché
à dénigrer le talent médical de Badmaev achoppent
en fait à une contradiction : d'un côté, ils fustigent
le caractère mystérieux de sa pratique, comme réservée
à un cercle d'initiés, de l'autre, ils admettent la notoriété
de Badmaev, qui exerce en plein centre de Saint-Pétersbourg. On
sait d'ailleurs par Badmaev lui-même qu'il reçut, entre 1875
et août 1892, 227 506 patients issus des milieux les plus divers.
Une telle popularité semble confirmée par l'entrée
que lui accorde dès 1891 à lui et à son frère
la prestigieuse encyclopédie russe Brockaus Efron.
Badmaev, traducteur du Gyu-zhi.
Longtemps, il est vrai, Badmaev se refuse à faire connaître
les doses de ses préparations, tant par peur des charlatans que
par fidélité à la tradition tibétaine qui
considère que l'éthique du médecin est une condition
sine qua non de la validité de sa pratique. Néanmoins,
cet homme, qui souhaite sincèrement propager la médecine
tibétaine à travers l'Europe, est exaspéré
des accusations qui l'accablent. De là, la décision qu'il
prend de publier sa traduction du fameux traité de médecine
tibétaine, le Gyu-zhi, comme il s'en explique dans une lettre
en 1893 : "Ces temps-ci, en ville, et surtout dans le milieu médical,
le bruit court que volontairement, à des fins toutes personnelles,
je me refuse à partager mes connaissances sur la médecine
tibétaine auxquelles je dois mon succès. De toute évidence,
le temps est venu d'imprimer mes travaux" .
Cette entreprise de traduction n'est pas nouvelle en Russie. Dès
1860, Alexandre II, féru de médecine, commande une traduction
du Gyu-zhi à Alexandre Badmaev, mais celui-ci ne maîtrise
pas assez bien le russe et les orientalistes d'alors ne disposent pas
de connaissances suffisantes sur la méde-cine tibétaine
pour proposer une autre traduction qu'un simple mot à mot. Le projet
n'est donc pas mené à terme. Le travail entrepris par le
plus jeune des frères Badmaev s'avère un travail de longue
haleine et seuls les deux premiers tomes du traité, qui en comportent
quatre, paraissent en 1898 .
Polémiques et procès.
Malheureusement, la traduction du Gyu-zhi ne remédie
guère à la méconnaissance qui entoure la médecine
tibétaine. "Science tibétaine ou crédulité
russe ?" titre le journal Novosti dans un article qu'il consacre
en 1902 à Badmaev, et celui-ci, dans la préface à
la seconde édition qui paraît en 1903, regrette amèrement
que les médecins européens, trop occupés chacun par
leur spécialité, se désintéressent de la médecine
tibétaine.
De surcroît, et même avec la traduction d'un traité
capital comme le Gyu-zhi, Badmaev reste dans une position toujours
aussi inconfortable pour défendre sa pratique. A son absence de
diplôme, s'ajoute le fait que, par son travail, il s'inscrit dans
une polémique qui dépasse largement celle relative au bien-fondé
de la médecine tibétaine. En effet, médecins et pharmaciens
russes s'affrontent alors, les premiers reprochant aux seconds de dispenser
conseils et recommandations aux malades, les seconds souhaitant voir interdit
aux premiers le droit de préparer eux-mêmes les médicaments
qu'ils prescrivent. Or, Badmaev, "docteur" sans titre, qui consulte
et prescrit des médicaments qu'il élabore lui-même
et qui, de plus, possède une officine en ville sans statut officiel,
donc non imposée comme une pharmacie "habituelle", ne
peut que s'attirer les foudres des uns et des autres. A cela, s'ajoute,
en 1904, la mort d'un de ses patients, professeur au conservatoire, et
le début d'un long procès entrepris par la veuve du défunt.
Finalement, le scandale guette toujours le laborieux docteur.
Or, tout ceci serait aujourd'hui bien oublié si Badmaev n'était
soupçonné d'avoir eu des patients de premier ordre : le
tsarévitch et, affirment certains, toute la famille impériale.
C'est sur de telles suppositions que commence véritablement l'affaire
Badmaev.
Badmaev à la cour de Russie : un Raspoutine bouriate ?

La présence - réelle ou prétendue - à la
cour de Russie d'un homme au savoir si controversé n'a pu en fait
qu'inquiéter les contemporains qui voyaient se succéder
au chevet du jeune tsarévitch atteint d'hémophilie une cohorte
de "mages", de "fols en Christ", de "sages"
tous plus inquiétants les uns que les autres et qui plongaient
la cour dans une atmosphère de mysticisme malsain et dangereux.
Sur ce point délicat de la biographie de Badmaev, qui concerne
son rôle à la cour et ses liens avec Raspoutine, Maurice
Paléologue est catégorique : "A plusieurs reprises,
les souverains ont appelé [Badmaev] auprès du césaréwitch,
quand les médecins ordinaires semblaient impuissants à enrayer
les accidents hémophiles de l'enfant. C'est là qu'il connut
Raspoutine. Instantanément, leurs charlatanismes se comprirent
et se coalisèrent". Certes, rien ne permet de contredire ces
allégations et, même si le registre des invités à
la cour venait à être retrouvé et que le nom de Badmaev
n'y figurait pas, cela ne signifierait pas pour autant que Badmaev ne
se soit jamais rendu au chevet du tsarévitch. La tsarine, si ébranlée
par la maladie de son fils, était une femme suffisamment secrète
pour avoir pu faire appel aux services de Badmaev sans que ses visites
ne fussent consignées et sans que son proche entourage en fut informé.
Notons cependant que ceux qui ont soutenu que Badmaev avait soigné
le fils de Nicolas II l'ont toujours fait en présentant Badmaev
comme un habile manipulateur de drogues et non comme un véritable
médecin. Ainsi, en 1916, le journaliste P. Kovalevski propose-t-il
même une version particulièrement machiavélique faisant
de Badmaev
et de Raspoutine deux associés à l'origine de la maladie
du tsarévitch et mus par le désir d'accroître leur
influence sur le couple impérial. Paléologue, certes, ne
va pas aussi loin mais il soutient lui aussi que Badmaev utlisait une
"pharmacopée secrète", toute une gamme de "narcotiques,
de stupéfiants, d'anesthésiques, d'emménagogues,
d'aphrodi-siaques" aux noms exotiques, qu'il se procurait en fait
"chez un apothicaire complice". Par cette dernière allusion,
l'idée de complot est sous-jacente mais les véritables raisons
d'être de cette coalition secrète ne sont pas expliquées,
pas plus d'ailleurs dans la version la plus connue, celle proposée
par l'assassin de Raspoutine, à savoir le prince Felix Youssoupov.
Selon ce dernier, Badmaev n'aurait pas seulement "soigné"
le tsarévitch atteint d'hémo-philie mais, plus grave, il
aurait soigné Nicolas II lui-même.
Or, la question de la présence de Badmaev à la cour, par
Raspoutine interposé ou non, dépasse de loin la biographie
du seul Badmaev. Elle a trait, en fait, à la crédibilité
du régime tsariste finissant, sérieusement entachée
par la présence de cet autre Sibérien qu'est Grigori
Raspoutine. Présenter le tsar, comman-dant en chef des armées
à partir de 1915, comme un homme sous l'emprise de la drogue, cela
revient, d'une certaine façon, à faire porter la responsabilité
de la chute de l'autocratie sur un élément extérieur
à la famille impériale et au régime autocratique.
Fait étrange, les historiens, qu'ils fussent de l'école
soviétique ou non, s'en sont toujours tenus à la version
donnée par Youssoupov et ce n'est donc pas le moindre des mérites
du livre de Tatiana Grekova, précisément, que de reconsi-dérer
Raspoutine pour comprendre les rumeurs qui courent encore aujourd'hui
sur Badmaev.
Or, Raspoutine, loin d'être l'amateur de femmes que l'on présente
habituellement, était plutôt sensible aux charmes masculins
et à ceux en particulier du jeune prince Yous-soupov, dont la beauté
était légendaire. Mais tout cela, Youssoupov, en homme éduqué
et fin politicien, n'aurait pas eu avantage à le révéler
- même si, ajoutons-nous, il ne cacha pas, dans d'autres de ses
écrits, avoir passé les soirées de sa jeunesse à
se travestir en femme. Bien au contraire, en noircissant dans son livre
la personnalité de Raspoutine, sans pour autant rien dévoiler
des tendances homosexuelles de sa victime - ni rappeler les siennes propres
- et en faisant de cet homme frustre la figure visible d'un complot aux
ramifications souterraines, Youssoupov avait tout à gagner et notamment
la possibilité d'apparaître en patriote. De plus, l'occasion
lui était donnée de racheter l'honneur d'une aristocratie
dont il était, ne serait-ce que par son incommensurable richesse,
l'un des plus éminents représentants.
Bien entendu, la figure de Badmaev, l'étrange étranger,
le "Tibétain", comme il le nomme, se prêtait parfaitement
à ce jeu. (Elle s'y prêtait si bien d'ailleurs que vers 1970,
dans Agonia, le premier film soviétique à mettre
Nicolas II en scène, le réalisateur Elem Klimov n'hésite
pas à faire figurer un Tibétain à la cour, vêtu
d'une longue robe grise. Cela a pourtant peu à voir avec le vrai
Badmaev, toujours vêtu à l'européenne et peu enclin
au prosélytisme en faveur du bouddhisme). Mais, demandera-t-on,
si véritablement, derrière Raspoutine, c'est Badmaev qui
uvrait, comme le prétend Youssoupov, pourquoi ce dernier ne s'en
est-il pas pris directement à lui ? D'un coup, et à scandale
moindre, il aurait pu démasquer Raspoutine, guérisseur dépourvu
de tous réels pouvoirs sans l'aide de son infâme complice.
A vrai dire, la légende d'un cercle tout-puissant autour de Badmaev
est née essentiellement de la nomination en 1916 d'Alexandre Protopov
au poste de ministre de l'intérieur. Dans ce choix plus que regrettable
d'un homme atteint de graves troubles psychiques pour un si haut poste,
qui plus est en pleine guerre mondiale, on a pu voir une des causes directes
de la révolution de février 1917. Or, Protopov devait sa
nomination à Raspoutine, qui l'avait recommandé au tsar
; de plus, il était depuis vingt-sept ans soigné par Badmaev.
Etrangement, les allégations déplorables et sans fondements
qu'il formula sur Badmaev lors de ses interrogatoires et juste avant d'être
définitivement interné dans un asile d'aliénés
devaient inspirer le rédacteur de la commission chargée
d'interroger les proches de la famille impériale, et ce rédacteur
n'était autre qu'Alexandre Blok. Dès lors comment ce portrait
d'un "asiate intelligent et rusé" laissé par l'un
des plus illustres poètes russes aurait-il pu ne pas entacher la
réputation de Badmaev ?
Par goût peut-être pour ces fresques grandioses de la décadence
des empires, où les détails sulfureux amplifient les mystères
et nourrissent les imaginations, ce sont toutes ces versions malveillantes
et fielleuses que l'on a jusqu'à présent retenues sur l'activité
de Badmaev.
P. Kourlov, l'une des figures politiques les plus influentes de la fin
du régime tsariste, semble être l'un des rares à avoir
tenté d'analyser l'attitude ambiguë qui coûterait à
Badmaev sa réputation. Dans ses mémoires parues en 1923,
nous lisons : "On sait que Raspoutine et Badmaev se connais-saient.
Raspoutine venait chercher chez Badmaev des médicaments. Le fait
que Badmaev ait approché à un moment donné Mitia
Kozelski, un illuminé qui fut un temps un des favoris de la tsarine,
laisse à penser qu'il cherchait à se lier avec les personnes
les plus influentes de la cour. Badmaev était bien trop croyant
pour prêter foi à ces étranges personnages, néanmoins
ils lui étaient néces-aires". Ajoutons, et cela confirme
l'analyse de Kurlov, que lorsque, sur l'ordre du tsar, le prête
Iliodor fut banni de la capitale pour ses propos haineux sur Raspoutine,
Badmaev n'hésita pas à le cacher chez lui.
Néanmoins, Kourlov n'explique pas la raison pour laquelle un homme
comme Badmaev fréquenta des personnes aussi intrigantes que Raspoutine,
quitte à ternir dans l'opinion publique l'image de la médecine
tibétaine dont il était le représentant en Russie.
En fait, comme beaucoup de ceux qui se sont intéressés à
Badmaev, il oblitère toute une facette du personnage qui, seule,
explique bien des attitudes étranges et douteuses : c'est que ce
médecin était mû par un vaste projet qui dépassait
de loin le cadre de la médecine et les confins étroits de
son cabinet : animé d'une ténacité hors du commun,
Badmaev uvrait rien moins qu'au rattachement de la Mongolie, du Tibet
et de la Chine à l'Empire russe ! Et c'est sûrement la conviction
profonde qu'il pouvait à lui seul mettre en branle le mécanisme
qui enclencherait la réalisation de ce projet, qui confère
à cet homme un intérêt hors du commun, bien au delà
de toutes les histoires de charlatanisme dont il s'est vu accusé.
"La Mongolie, le Tibet et la Chine, voilà où se
trouve véritablement l'avenir de la Russie"
Pour comprendre le projet de Badmaev, rien ne vaut la lecture
de son opuscule La Russie et la Chine paru en 1900 et qui regroupe
des essais et des lettres écrits entre 1893 et 1896. Badmaev s'y
fait le chantre du messianisme russe pour, fait original dans l'historiographie
russe, exalter l'aura de la Russie dans tout l'Extrême-Orient (Japon
exclu).
En ces terres lointaines, la Russie est considérée, selon
lui, comme une amie et une protectrice et non comme une vulgaire puissance
coloniale ; la Chine, de son côté, se montre prête
à accueillir la pénétration russe et le "tsar
blanc" . "Les jours de la dynastie mandchoue sont comptés",
affirme Badmaev pour aussitôt ajouter, avec moins de perspicacité
cette fois, que les Chinois n'ont aucune propension à se diriger
eux-mêmes. Le moment est donc parfait pour une pénétration
pacifique de la Russie en Extrême-Orient. Ainsi, en profitant du
ressentiment chinois, mongol et tibétain à l'égard
des Mandchous, en l'encourageant même, la Russie pourrait-elle s'installer
sur ses terres extrême-orientales convoitées par les puissances
européennes, le Japon et les Etats-Unis. Elle a d'autant plus intérêt
à le faire, explique Badmaev, que toutes ces nations, en colonisant
la Chine, visent en fait à s'emparer de la Russie.
Les plans de Badmaev sont clairs. C'est à une réorientation
complète de la diplomatie russe qu'il convie et, au delà,
à un bouleversement profond de la perception nationale russe, jusque
là toujours en quête de se définir par rapport à
l'Europe. Son programme, ambitieux, prévoit bourses d'études
et réforme de la Faculté des langues orientales, à
l'égard de laquelle il se montre très critique. Les hommes
politiques russes doivent, selon lui, tourner leur regard du côté
de l'Orient sino-tibéto-mongol, "partie intégrante
de notre patrie", et enfin comprendre que l'avenir de la Russie et
de tout l'Empire se joue désormais dans ces régions-là.
Or, ce projet, bien loin d'être considéré comme les
divagations d'un médecin extravagant et illuminé, est pris
très au sérieux par le remarquable ministre des finances
de l'époque, Serguei Witte. "Si cette entreprise donne les
résultats escomptés par Badmaev, alors des rives du Pacifique
aux sommets de l'Himalaya, la Russie dominera non seulement les affaires
asiatiques mais aussi les affaires européennes" , écrit-il
au tsar en lui recommandant la lecture d'un rapport de Badmaev. Alexandre
III, interloqué par l'envergure du projet et les horizons gigantesques
qu'il entrouvre, ne sait pourtant qu'y porter cette annotation : "Si
nouveau, si original et fantastique, que l'on peut difficilement croire
en son succès".
Selon V. Semennikov, qui très tôt s'intéressa à
Badmaev, un autre élément bien plus conséquent que
cette brève annotation de la main du tsar atteste de l'immense
influence de Badmaev sur la politique russe et même sur la politique
européenne en Extrême-Orient. En effet, en 1895, le Japon
est sommé par un ultimatum émanant de la Russie, de l'Allemagne
et de la France de rendre les territoires chinois qu'il vient de s'approprier
après sa victoire sur la Chine. Pour Semennikov, aucun doute, cette
ferme résolution des trois puissances européennes est inspirée
non pas par Witte, comme celui-ci le prétend dans ses mémoires,
mais bel et bien par Badmaev, son conseiller personnel de 1893 à
1895, et depuis toujours farouche adversaire de toute expansion territoriale
japonaise . Et si, dans ses écrits, Witte présente Badmaev
comme un simple affairiste, la raison doit en être cherchée,
explique Semennikov, dans la concurrence qui s'est engagée entre
les deux hommes au sujet de la construction du chemin de fer transsibérien.
En effet, pour des raisons stratégiques, Badmaev souhaitait que
la ligne Moscou-Vladivostok soit pourvue d'une branche allant du Baïkal
jusqu'à Lanzhou au Gansu, en plein cur de la Chine. De là,
il aurait été aisé de fomenter une révolte
contre les Mandchous puis de consacrer le rappro-chement de la Russie
avec le monde mongol, tibétain et chinois. Or, en 1896, après
bien des difficcultés, Witte obtient que le transsibérien
traverse la Mandchourie. Dès lors, Badmaev, opposé à
ce tracé , ne peut que lui apparaître comme un conseiller
inutile, voire gênant.
Badmaev en Extrême-Orient : la carte bouriate.
Loin de rester dans l'ombre des grands hommes de son temps
et d'attendre d'éveiller leur attention, l'intrépide Badmaev
se lance lui-même dans la mise en pratique de ses plans ambitieux.
Pour cela, il se métamorphose en homme d'affaires et parvient à
obtenir en 1893 un prêt à 4% de deux millions de roubles
or auxquels s'ajoutera l'obtention de nouveaux prêts en 1896 et
1898. En novembre 1893, il abandonne son travail au ministère et
ouvre la firme "Badmaev et C°". Ouvertement hostile à
tout séparatisme, s'il joue la carte bouriate, c'est au nom de
la Russie et dans l'espoir de profiter des liens religieux et commerciaux
étroits entre Bouriates d'une part et Tibétains et Mongols
de l'autre.
De Tchita, où il a établi le comptoir central de sa compagnie
et organisé un réseau télégraphique, il envoie
ses émissaires à travers la Mongolie, la Chine et le Tibet,
et si ses deux représentants à Shanghaï sont finalement
rappelés, c'est que, explique-t-il, il ne dispose pas de moyens
suffisants pour entretenir les liens nécessaires avec cette région
lointaine. Quant à l'envoi d'émissaires au Tibet, il permet
à Witte d'écrire à Nicolas II que "de son côté,
il accorde la plus haute importance politique à la mise en place
de relations avec la capitale du Tibet, Lhassa, par l'entremise de la
compagnie Badmaev". Ajoutons que Badmaev, en 1896, encourage le tsar
à envoyer un détachement de deux mille hommes armés
au Tibet pour soutenir les Tibétains contre les Anglais. Cet intérêt
qu'il marque pour le Tibet et qu'il communiquera à Witte nous permet,
à la suite de John Snelling dans Buddhism in Russia, de
rapprocher Badmaev de cet autre Bouriate, Avgan Dorjiev qui, conseiller
du XIIIe Dalaï Lama, projettera lui aussi, la création d'une
entreprise commerciale et industrielle avec un réseau d'agences
en Mongolie et au Tibet .
Car Badmaev ne se contente pas d'envoyer des émissaires. A l'en
croire, il loue aussi des terres en Mongolie et même à Pékin,
il construit des boutiques et des maisons, il s'occupe d'élevage,
aussi bien de chameaux que de chevaux - son souhait étant de pourvoir
en montures la cavalerie russe de la région -, il organise le transit
des marchandises russes à travers la Mongolie afin de concurrencer
les Anglais et de conquérir de fructueux marchés en Mongolie,
au Tibet, en Mandchourie et dans l'Ouest de la Chine. Qui plus est, à
partir de novembre 1895, il édite même un quotidien, La
vie dans la périphérie orientale, en langues russe et
bouriate .
Dans les rapports qu'il adresse au tsar, Badmaev se montre dithyrambique
sur son activité. En 1897, il prétend que son "arrivée
en ces terres lointaines a réveillé tout le monde bouddhiste".
"Bouriates, Mongols, lamas et gegens [lamas réincarnés]
sont accourus à Tchita et m'ont tous affirmé que l'heure
était venue de voir le Tsar blanc élargir son empire en
Orient", écrit-il encore . Ailleurs, il explique que nombreux
sont les lamas et les princes mongols qui accueil-lent avec chaleur ses
envoyés, qui lui envoient, par leurs proches, lettres et présents
ou encore qui viennent en personne jusqu'à lui. "Dieu sait
pourquoi, écrit-il encore, ils croient que je suis venu leur offrir
la possibilité de recevoir la citoyenneté russe".
Seul point sombre laissé sciemment de côté dans ce
tableau par trop idyllique, l'attitude de l'administration russe locale
qui, en dépit des recommandations dont l'a gratifié le ministère
des Affaires extérieures, ne cesse de dresser des entraves sur
son chemin. Badmaev s'en plaint ouver-tement ; à vrai dire, l'on
peut fort bien imaginer l'accueil réservé par des fonctionnaires
russes relégués loin des splendeurs de Saint-Pétersbourg
à cet indigène qui a ses entrées à la cour.
Est-ce l'effet d'un complot de ces mêmes bureaucrates amers, toujours
est-il qu'à son retour dans la capitale russe, le journal Les
nouvelles de Transbaïkalie révèle que, par un décret
du 17 décembre 1897, la douma de la steppe d'Aga - organe de l'administration
autonome bouriate -, a déclaré l'entreprise "Badmaev
et C°" ruineuse et inutile. Cette nouvelle, qui remonte jusqu'à
Saint-Pétersbourg, sème le doute sur toute l'action menée
en Orient par celui qu'on connaissait comme le médecin tibétain
de la ville. Badmaev se voit alors assigné à rendre des
comptes, chose malaisée dans la mesure où, explique Tatiana
Grekova, la plupart des dépenses ont été faites pour
l'achat de cadeaux pour toutes les personnes influentes que lui et ses
émissaires ont rencontrées. Or, révéler les
noms de ses bénéficiaires au risque de les voir apparaître
dans les journaux serait plus qu'indélicat. Badmaev préfère
donc expliquer que nombreux sont parmi ses accusateurs ceux qui ont contracté
des dettes à son égard et qui ne souhaitent pas le rembourser.
Mais, désormais, à l'accusation de charlatanisme s'ajoutera
celle de malversation financière et jusqu'à aujourd'hui
encore, cette accusation continue à semer le doute sur ce personnage
insolite et infatigable, qui, loin de se laisser abattre, se lance en
1908 aux côtés du grand duc Boris Vladimirovitch, cousin
germain du tsar, dans l'extraction d'or en Transbaïkalie...
Badmaev et ses compatriotes bouriates à Saint-Pétersbourg.
Badmaev aura-t-il été un escroc prêt
à emprunter les chemins les plus hétéroclites - médécine,
politique, commerce - pour faire fortune ? Aura-t-il été,
comme l'écrit Youssoupov, "un aventurier de la pire espèce,
à la recherche d'argent et de notoriété" ?
Robert Ruppen, dans un article sur l'intelligentsia bouriate, le range
aux côtés de ces intellectuels qui, sans jamais oublier leur
origine bouriate, se mirent au service de la Russie et servirent de médiateur
entre celle-ci et la Mongolie voisine.
Ajoutons que Badmaev eut aussi le souci d'aider ses compatriotes et sut
faire montre de désintéressement, ce qui contredit ce portrait
d'homme assoiffé d'argent laissé par certains. En effet,
il organise la venue de nombreux Bouriates à Saint-Pétersbourg,
notam-ment en 1896 lors du couronnement de Nicolas II. Il soutient financièrement
des Bouriates étudiant à l'Université de Saint-Pétersbourg,
tel Gombojab Tsybikov , d'abord inscrit à la Faculté de
médecine de Tomsk et qui, sur ses encouragements, étudie
de 1895 à 1899 à la Faculté des langues orientales
de Saint-Pétersbourg. En outre, en 1895, il ouvre au nord de la
ville une école pour enfants bouriates que Ts. Zhamtsarano lui-même
fréquentera. Il est vrai que, dès 1897, l'établissement
doit fermer ses portes, car son fondateur impose que tous les élèves
soient convertis à l'orthodoxie.
Reste bien entendu à déterminer de quelles façons
les Bouriates perçurent cette personnalité inclassable dont,
de toute évidence, la conversion à l'orthodoxie fut une
décision sincère dépourvue d'opportunisme. John Snelling
affirme que l'échec de son entreprise en Orient serait dû
à l'hostilité de ses compatriotes eux-mêmes, et Tatiana
Grekova évoque les rancunes que ceux-ci lui témoignèrent
pour avoir abjuré le bouddhisme. Mais le personnage n'en finit
pas d'étonner, car, comme nous l'apprend John Snelling lui-même,
en 1909, Badmaev contribue, de façon anonyme, à l'édification
du temple bouddhiste de Saint-Pétersbourg, ajoutant par là
une nouvelle fonction à la longue liste de ses activités
: celle de mécène.
Les dernières années de la vie de Badmaev. 
Bien entendu, la nouvelle époque surgie avec la révolution
de février 1917 et qui entendait bien régler ses comptes
avec la période précédente allait marquer un changement
radical dans la vie de Badmaev. Commença la triste succession des
perquisitions et arrestations. D'abord le 11 mars 1917, un bataillon équipé
d'une mitrailleuse se poste devant sa maison et, d'après les journaux,
prêts à toutes les exagérations dès qu'il s'agit
du "Cagliostro tibétain", confisque près de deux
cents kilos de documents. Le 15 juin suivant, a lieu la première
arrestation, suivie d'un départ en train mouvementé pour
la Finlande en compagnie notam-ment de la plus proche confidente de la
tsarine, puis, peu avant la frontière finlandaise, d'une nouvelle
arrestation. Badmaev ne doit alors sa libération qu'à l'intervention
de certains de ses fidèles patients.
Après la révolution d'octobre, les nouveaux hommes au pouvoir
se font plus féroces encore. Badmaev est arrêté à
plusieurs reprises. Tatiana Grekova, qui a eu accès à son
dossier dans les archives des services de renseignements russes, signale
que seuls subsistent les documents relatifs à l'arrestation du
14 juin 1919. On est alors en pleine "politique des otages",
quand les personnalités susceptibles d'être chères
aux défenseurs de l'ancien régime sont emprisonnées
pour contraindre éventuellement ces derniers à freiner leur
avancée. Le fait démontre que Badmaev est alors un personnage
suffisamment prestigieux pour faire un otage intéressant.
Durant son emprisonnement, Badmaev contracte le typhus. Très affaibli,
il est libéré le 11 mai 1920. Néanmoins, une nouvelle
arrestation survient peu après, et Badmaev, incapable de marcher,
est alors emporté dans les bras d'un tchékiste. Rapidement
libéré, il décède trois jours plus tard ,le
1er août 1920, et est enterré au cimetière de Chouvalovo,
au nord de Saint-Pétersbourg où sa tombe est encore visible
aujourd'hui.
Sur cette dernière arrestation, étonnante puisqu'elle frappe
un homme mourant, aucun document ne subsiste. Or, à cette époque,
sous l'impulsion d'Alexandre Bartchenko, un passionné d'occultisme
(même les services de rensei-gnements russes lui prêtèrent
attention), une expédition en Mongolie et au Tibet se préparait
dans le but de retrouver le pays mythique des Tibétains, le royaume
de Shambhala. Comme de nombreux marins de la flotte de la Baltique étaient
fascinés par ce projet, Tatiana Grekova avance l'hypothèse
que ces derniers, parmi lesquels Badmaev était populaire, auraient
songé à utiliser le savoir du vieux médecin. Cela
expliquerait le soin dont on l'aurait entouré à l'hôpital
de la prison, puis sa libération au vu de la gravité de
son état ou, tout simplement, de son manque d'intérêt
pour cette expédition .
Voici, en quelques pages, la biographie d'un homme insolite, controversé
et passablement méconnu. Pourtant, au terme de cette présentation,
ne nous le cachons pas, une question, de taille demeure : en somme, avec
Badmaev, à qui a-t-on affaire ? Le personnage, à bien y
réfléchir, est si fascinant, qu'on souhaiterait lever le
voile sur toutes les rumeurs émises à son sujet et relayées
aussi bien par l'historiographie soviétique que par l'historiographie
occidentale.
Au sujet du Badmaev médecin, nul doute que si l'intérêt
pour la médecine tibétaine va toujours grandissant en Occident,
Badmaev et sa famille y auront contribué. D'une part, sa traduction
du Gyu-zhi a été plusieurs fois rééditée
en Russie ces dernières années ; d'autre part, malgré
les répressions dont furent victimes ses proches, son petit-fils,
Nikolaï Badmaev, exerce de nos jours à Saint-Pétersbourg,
tandis qu'un autre de ses descendants pratique à New York.
Reste l'autre Badmaev, l'homme politique. Faut-il reconsidérer,
comme le suggère l'article de Glatfeller cité plus haut,
une partie de la politique russe en Extrême-Orient à la fin
du XIXe siècle et au début du XXe siècle en admettant
qu'on ne puisse faire l'économie du personnage Badmaev ? Sa maison
de commerce servit-elle de couverture à une action diplomatique
dans l'Orient russe, comme l'avance Tatiana Grekova ? Le fait que Badmaev
correspondait en langage codé avec la capitale permet de le penser.
Et si, comme nous l'apprend John Snelling, l'ambassadeur britannique en
poste à Saint-Pétersbourg au début du siècle
découpait soigneusement toutes les interventions de Badmaev dans
la presse et les envoyait à Londres, n'est-ce pas là un
signe de son influence ? La rumeur ne circula-t-elle pas que, durant la
guerre russo-japonaise de 1904-1905, Badmaev aurait effectué une
mission secrète en Mongolie ? Mais quelle fut exactement l'importance
de cette mission ?
Enfin, la question posée plus haut suscite une troisième
forme de questionnement, de loin le plus passionnant, car la réponse
en est laissée à l'appréciation de chacun : en fait,
qui voulut être Badmaev ? Quelles furent ses ambitions ? Quel rôle
s'accordait-il au sein de ses projets faramineux pour lesquels il dépensa
une énergie incroyable et qui ne lui valurent que calomnies et
opprobe ?
On en conviendra, on a là affaire à un personnage d'une
stature hors du commun dont la singularité, l'énergie et
les vues perçantes furent à la source même de l'isolement.
Et c'est assurément cet isolement oppressant qui a porté
cet homme à une exaltation qui peut paraître équivoque
dans ses écrits et dans sa démarche. Il est symptomatique
que, frappé par son énergie même d'un destin tragique,
ce Bouriate russifié qui souhaita instaurer un dialogue direct
avec les deux derniers tsars sans s'embarrasser de cette bureaucratie
qui le haïssait, se réfère souvent à Pierre
le Grand, passionné par l'Inde et prêt à toutes les
aventures pour y parvenir. Etait-ce là, en son sens, un tsar à
sa mesure? Et quel eût été le visage de la Russie
et de la Mongolie, de la Chine et du Tibet si on l'avait mieux entendu
? Certes, une telle volonté fut sûrement à la source
d'un caractère difficile qui lui valut bien des inimitiés
(que son frère aîné, par exemple, ne rencontra pas),
dont celle du fameux orientaliste Esper Oukhtomski, un temps son ami,
qui lui reprocha de vouloir accaparer à lui seul la médecine
tibétaine .
Pour conclure, retenons l'idée de l'auteur du dernier livre sur
Badmaev : celui-ci aurait été le porteur d'une idée
essentielle, à savoir que la propagation de la médecine
tibétaine en Russie allait de pair avec une action politique de
la Russie en Orient. Sur l'idée d'une telle alliance entre politique
et médecine, idée aussi originale que l'homme Badmaev, chacun
est libre de méditer.
Petite bibliographie
1) Publications de Badmaev mentionnées dans
cet article (en russe) :
La Russie et la Chine, Saint-Pétersbourg, 1900, 89 p.,
2ème édition : Saint-Pétersbourg, 1905, 104 p., accompagnée
d'une nouvelle préface.
Fondements de la médecine du Tibet. Le Gyu-zhi, Moscou,
Nauka, 1991, XXIII-159-72 p. Réimpression de la traduction du Gyu-zhi
par Badmaev. Avec une préface de Boris Goussev et un article de
Tatiana Grekova intitulé "Le Gyu-zhi dans la traduction
de Badmaev", p. XIV-XXIII.
2) Sur Badmaev :
GLATFELLER Edward R., "Badmaev, Petr Aleksandrovitch" in Jospeh
L. Wieczynski (éd.), The Modern Encyclopedia of Russian and
Soviet history, Academic International Press, 1976-1995, 60 vol.
GOUSSEV Boris,Le docteur Badmaev, Moscou, ed. Russkaja Kniga,
1995, 238 p. (Paru d'abord dans la revue Novij Mir en 1989, n°
11 et 1994, n° 3, en russe). Biographie déconcertante tant
elle est tendancieuse. Plusieurs membres de la famille Badmaev y sont
évoqués. L'auteur souhaite démontrer l'extériorité
de son grand-père à la cour de Russie. Il est depuis revenu
sur cette opinion ; il est vrai qu'aujourd'hui, la famille impériale
est à la mode en Russie.
GREKOVA Tatiana, La médecine tibétaine en Russie,
Saint-Pétersbourg, éd. Guttenberg, à paraître
(en russe). L'auteur a travaillé dans les archives de Moscou et
Saint-Pétersbourg ainsi que dans les archives de la République
de Bouriatie. L'ouvrage comporte trois parties : la première est
consacrée à Piotr Badmaev, la seconde à son neveu,
Nikolaï Badmaev exécuté en 1938, qui soigna notamment
les écrivains Maxime Gorki et Alexis Tolstoï et les dirigeants
bolcheviques Boukharine et Rykov ; la troisiè-me partie traite
de la médecine tibétaine aujourd'hui en Russie. Longtemps
interdite en Union soviétique, elle connut un regain d'intérêt
en Bouriatie dès les années soixante.
SEMENNIKOV V., Les coulisses du tsarisme. (Archives du médecin
tibétain Badmaev), Léningrad, 1925, 175 p. (en
russe). Pour Semennikov, qui publie ici des documents de première
importance, le seul motif qui anima Badmaev tout au long de sa vie fut
l'argent.
3) Autres :
BLOK Alexandre, Les derniers jours du régime impérial,
Petrograd, Alkonost', 1921, 168 p. (en russe). Traduction française
par Hélène Iswolsky, 3e éd., Paris, Gallimard (NRF),
1931.
CLIFFORD Terry, Tibetan Buddhist Medicine and Psychiatry, York
Beach, Samuel Weiser, 1984, XX-268 p. Excellent ouvrage de présentation
de la médecine tibétaine en général et du
Gyu-zhi en particulier dont on trouvera certains chapitres traduits
en anglais. Dans sa préface, Lokesh Chandra fait allusion à
des descendants de Badmaev pratiquant en Pologne.
|GREKOVA Tatiana, "La médecine tibétaine en Russie",
Nauka i religija, 1987, n° 8, p. 10-15 (en russe).
KURLOV, Pavel, La chute de la Russie impériale, Berlin,
Kirchner, 1923, 226 p. (en russe). Proche de Raspoutine et patient de
Badmaev, Kurlov affirme formellement que Badmaev n'a jamais soigné
aucun membre de la famille impériale, et ce, alors qu'il avait
lui-même suggéré d'avoir recours aux services de Badmaev
pour soulager le tsarévitch.
PALÉOLOGUE, Maurice, La Russie des tsars pendant la grande
guerre, Paris, Plon, 1921, 2 vol. Qui est Badmaev ? Pour Maurice Paléologue,
c'est avant tout "un personnage hétéroclite",
par ses origines d'abord, sur lesquelles le diplomate se reprend à
deux fois pour les définir : "C'est un Sibérien de
la Transbaïkalie, un Mongol, un Bouriate". Au même titre
que "son protégé", Raspoutine, il est issu de
ces confins mystérieux de l'Empire russe relégués
au delà de l'Oural et c'est peut-être bien là l'essentiel
pour Paléologue qui associe définitivement les deux hommes.
RUPPEN, Robert, "The Buriat intelligentsia", Far Eastern
Quaterly, 1956, vol. 15, n° 3, mai, p. 383-398.
SNELLING, John, Buddhism in Russia (The story of Agvan Dorzhiev, Lhassa's
emissary to the tsar), Shaftesbury/Rockport/Brisbane, Element, 1993,
320 p. Ce livre contient de nombreuses et précieuses indications
sur le bouddhisme en Russie mais le personnage de Badmaev, mentionné
à plusieurs reprises, n'a pas été l'objet d'une nouvelle
approche qui aurait pu différer de celle laissée par Maurice
Paléologue.
WITTE, Sergueï, Mémoires, Paris, Plon-Nourrit, 1921.
YOUSSOUPOV, Felix, La fin de Raspoutine, Paris, V. et O. Editions,
1992, 188 pages. (1ère éd. : 1927).

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