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" Il ne doit rester graine ni d'homme ni de femme"

par Léonid Iouzéfovitch

(Notes et traduction de L. Delaby et M.-L. Beffa)

Anda a déjà publié (n° 18, juillet 1995, pp. 8-13) un article très documenté de Dany Savelli sur le sinistre baron balte Roman von Ungern-Sternberg (1885-1921)(1) . Nous renvoyons à ce numéro pour un aperçu global du personnage et de sa vie, et nous nous limiterons ici à un épisode sanglant mais peu connu, celui des massacres de Juifs à Ourga en février 1921. Nous proposons donc à nos lecteurs quelques pages (pp. 110-114), tirées du livre de Léonid Iouzéfovitch (Leonid Juzefovic'), Samoderz'ec pustyni. Fenomen sud'by barona R. F. Ungern-S'ternberga [Le tyran du désert. Le prodigieux destin du baron R.F. Ungern-Sternberg], Moscou, Ellis Luck, 1993, que l'auteur nous a aimablement autorisées à traduire et à publier dans Anda.

En mai 1921, Ungern écrivait au général Moltchanov qui se trouvait alors à Vladivostok : " Votre Excellence, c'est avec ravissement et émerveillement que j'ai suivi vos activités, j'ai partagé et je partage toujours totalement vos idées sur le mal épouvantable que représente la juiverie, ce parasite qui pourrit le monde. Vous vous rappelez la conversation que nous eûmes sous la pluie et qui était étroitement liée à cet important sujet… "
Cette conversation - passionnée, semble-t-il, puisqu'elle se déroula " sous la pluie " - eut sans doute lieu en Daourie un an auparavant. En fait, Ungern et le général Moltchanov ne partageaient pas tout à fait les mêmes opinions. Le second vida la prison de Daourie, remettant en liberté tous les prisonniers qui s'y trouvaient ; en outre, il semble qu'il se mit à réunir des preuves pour faire passer Ungern devant un tribunal militaire. Tous deux ne tombaient d'accord que sur un seul point, la conviction que les principaux responsables de la Révolution étaient " les nez crochus ", " les fourbes ", " le peuple élu ", etc. Il n'y avait pas à chercher loin pour trouver des exemples : à la tête de la République d'Extrême-Orient étaient deux Juifs, Choumiatski et Krasnochtchekov (2) . Or, il était bien connu qu'une responsabilité ethnique collective pour tout péché commis par l'un de ses représentants liait et unissait la communauté juive tout entière. L'antique malédiction était indélébile, et ce n'est pas pour rien qu'en 1918 encore, les émissaires du rabbinat de Volhynie-Podolie supplièrent Trotski d'abandonner la politique, de crainte que tous ses coreligionnaires n'aient à répondre de ses actes. Les violences exercées contre les Juifs n'étaient plus des crimes, mais étaient devenues la façon la plus simple d'écraser ce mal caché universel, en tous lieux et sans aucun problème.
Néanmoins, l'antisémitisme au niveau gouvernemental resta contenu dans les limites de la loi. Ainsi, Koltchak supprima l'ordonnance qui expédiait les Juifs à cent verstes de la ligne de front en tant qu'espions potentiels. Quoi que l'on ait dit et écrit alors sur Trotski-Bronstein et Steklov-Nakhamkes, quelles qu'aient été les plaisanteries que s'autorisaient des officiers en état d'ivresse, les faits sont les faits : dans la Sibérie contrôlée par les Blancs, il n'y eut pour ainsi dire pas de pogrome durant les trois années que dura la guerre civile. À Tchita, que gouvernait Sémiénov (3), il y avait une communauté juive, et les théâtres donnaient des spectacles en yiddish. Au début du siècle encore, on comptait dans l'armée cosaque de Transbaïkalie environ quatre cents " cosaques de confession juive ". Sémiénov les organisa en une compagnie juive distincte, et c'est la raison pour laquelle, vingt ans plus tard, le journal Mirovaja Sluz'ba, publié à Ehrfurt en huit langues, accusa l'ataman de " juiverie maçonnique ". En fait, beaucoup de Juifs servaient en Sibérie dans l'armée blanche et occupaient dans les administrations d'Omsk et de Tchita des postes en vue, et même des postes de ministre. Situation qu'Ungern jugeait insupportable.
" C'est le moment, écrivit-il à Moltchanov, de mettre à exécution votre plan d'action concernant les Juifs, dont il ne doit rester graine ni d'homme ni de femme… " Mais il est fort douteux que Moltchanov eût pu accomplir un tel objectif. Officiellement, aucun des généraux blancs ne lança le mot d'ordre d'une guerre totale contre les Juifs. Ungern fut l'unique exception. Pour lui, les Juifs étaient non seulement les responsables de la Révolution, mais encore les moteurs du " nivellement universel " qui avait mené l'Occident à sa perte et auquel seuls pouvaient s'opposer la religion, la culture et l'esprit même de " la race jaune ". Mongols et Juifs semblaient être pour Ungern aux antipodes les uns des autres, porteurs qu'ils étaient d'une vision du monde complètement opposée.
Si les Russes vivant à Ourga n'avaient jamais vu de pogromes de leurs propres yeux, du moins connaissaient-ils leur existence. Mais quand, dans la nuit du 5 février, après l'incendie du Zakhadyr [déformation russe du nom du marché d'Ourga], commencèrent les pillages d'habitations juives, puis les assassinats sauvages de Juifs, les Mongols, eux, furent absolument incapables de comprendre ce dont il retournait. Les princes mongols, sans parler des simples éleveurs, ne pouvaient se douter qu'Ungern voyait en eux, les Mongols, l'ultime espoir d'une " humanité que l'Occident avait pourrie ". Ils ne pouvaient leur entrer dans le crâne que les Juifs, qu'ils avaient du mal à distinguer des autres Européens, étaient l'émanation du mal universel et les plus dangereux ennemis de " la race jaune ". Les Mongols étaient tout bonnement dans l'incapacité de comprendre pourquoi les tsagaan oros (les Russes blancs) tuaient les khar oros (les Russes noirs), alors qu'ils avaient toujours vécu en paix et commercé côte à côte. L'explication donnée - qu'il s'agissait de " youpins communistes " qui voulaient voler aux nomades " leur principale richesse, leurs troupeaux de chevaux et leur bétail " - ne convainquait personne. En effet, qui aurait pu croire sérieusement que le brave boulanger Mochkovitch nourrissait de tels desseins ? Après qu'on l'eut tué, les amis mongols de Volkov (4) cherchèrent par tous les moyens à savoir " ce qu'avait bien pu faire de mal ce vieil homme connu et aimé de tous ". Parmi les Russes, il y en eut sans doute quelques-uns pour apaiser leur conscience en se disant que tout Juif était un Bolchevique en puissance. Les Mongols n'avaient rien de tel pour se consoler.
Élevés pendant des siècles dans l'esprit de l'ahimsa [la compassion] bouddhique, les descendants des guerriers de Gengis Khan sont désormais devenus le plus pacifique des peuples asiatiques. En Mongolie, on ne condamne à mort les malfaiteurs qu'exceptionnellement. Et voilà que maintenant on se mettait à tuer les gens dans la rue ! On racontait qu'une jeune Juive, pour échapper au viol, s'était tranché la gorge avec le rasoir de son mari tout juste tué et que son cadavre, les jambes attachées à la selle par une corde, fut traîné par toute la ville et jeté à la voirie.
Mais Ungern avait bien jugé la fidélité et la loyauté des Mongols. La nounou mongole d'une famille juive, dont les membres étaient en train de se faire égorger un par un par les Cosaques, réussit à se saisir du bébé et se précipita avec lui dans l'église près de l'ancien consulat de Russie, où elle demanda au prêtre de le baptiser sur-le-champ. Quand les Cosaques à ses trousses firent irruption dans l'église, on leur dit que l'enfant était désormais chrétien. De rage, ils sabrèrent sa salvatrice.
Les habitations des Juifs d'Ourga n'étaient pas regroupées en un quartier particulier, comme c'était le cas du quartier tibétain. Les Juifs vivaient dans des constructions de type russe et, à l'exception du petit village consulaire, elles étaient éparpillées dans toute la ville parmi les yourtes et les fanzas (5). Certes il y eut des dénonciateurs, néanmoins trouver les Juifs ne fut pas si facile. Bien que le pogrome ait été complètement inattendu, quelques familles juives réussirent à quitter leur maison dès le début. Une ou deux dizaines de Juifs trouvèrent refuge chez le célèbre Togtokh-gün (6). Il est évident qu'ils s'adressèrent à lui en connaissance de cause, et ils ne se trompèrent pas dans leur choix. Héros national déjà de son vivant, ce sévère guerrier était considéré par tous comme un modèle de générosité et de chevalerie. Il se tenait depuis longtemps à l'écart de la politique et passait la majeure partie de l'année dans la steppe, mais il possédait une demeure dans la capitale. C'est là, ou bien dans les yourtes de l'enclos princier, que furent cachés les Juifs qui s'étaient réfugiés auprès de Togtokh-gün.
Cependant, la nouvelle de leur disparition était parvenue aux oreilles de l'état-major d'Ungern. On se mit à les chercher. Le baron ne participa pas aux recherches en personne. Une fois qu'il eut décidé du sort des Juifs d'Ourga, il abandonna la suite des opérations au colonel Sipaïlo (7) qui remplissait auprès de lui la fonction de chef du contre-espionnage. Mais, malgré tous ses efforts, celui-ci ne réussit pas à retrouver les fuyards, bien qu'il fût clair qu'ils étaient quelque part dans la ville. Togtokh-gün, ses parents et ses gens gardèrent pieusement le secret. Un incident imprévu fit tout rater.
À cette époque vivait à Ourga un riche émigrant coréen, le docteur Li. Dans la ville, tout le monde le connaissait. Il était célèbre, notamment parce qu'il possédait une automobile. Beaucoup de gens savaient que le docteur Li venait de perdre du typhus une petite fille de trois ans qu'il adorait. Peut-être les Juifs qui se cachaient chez Togtokh-gün avaient-ils entendu parler du décès, cependant ils ne pouvaient se douter que cette petite morte coréenne serait cause de leur perte. Durant ces mois de cauchemars, l'enchaînement des destins fut imprévisible, la seule norme semblant être une fantasmagorie sanglante.
Depuis qu'Ungern occupait Ourga, Li avait fait des pieds et des mains pour obtenir l'autorisation d'aller en Chine, mais elle lui avait été refusée. Soit qu'il fût lié à des sociétés secrètes luttant pour libérer la Corée du joug de Tokyo et que les Japonais de l'état-major du baron eussent conseillé de le retenir, soit qu'Ungern lui-même ne voulût laisser filer en Orient un témoin du pogrome d'Ourga. Soit que, plus vraisemblable encore, Sipaïlo convoitât l'automobile de Li. Li imagina alors de s'enfuir dans cette même automobile.
On ne sait comment ce projet arriva à la connaissance des habitants de la maison de Togtokh-gün, mais les Juifs qui s'y cachaient décidèrent de profiter de l'occasion pour faire passer des lettres à leurs parents et amis de Mandchourie. Le contenu de ces lettres n'est pas difficile à deviner. Il est probable qu'elles transmettaient des appels au secours désespérés destinés aux Japonais, aux consuls occidentaux, à Sémiénov ou à d'autres généraux blancs, enfin à quiconque aurait pu avoir une influence sur Ungern. Espoir totalement illusoire, mais il n'y en avait pas d'autre. En fait, d'un point de vue technique, la chose n'était pas aussi dénuée de chances de succès qu'elle le paraissait à première vue. La route de Kalgan compte environ six cents verstes depuis Ourga jusqu'à la frontière chinoise, soit trois jours en automobile. Un courrier disposant de cheval de rechange à chaque relais (örtöö) pouvait faire la route en sens inverse dans le même temps. Même si l'on perdait une semaine en démarches en Mandchourie, on pouvait espérer qu'il ne se passerait rien de grave à Ourga dans l'intervalle.
Peu importe si ce fut contre rétribution ou par compassion pour ces malheureux, mais Li accepta de prendre leurs lettres. Tout était prêt pour la fuite, quant au dernier moment quelqu'un le dénonça. On vint l'arrêter et, pendant la perquisition, on découvrit inopinément dans une armoire un corps d'enfant momifié dans une petite cuve. Li, en effet, n'avait pas eu le cœur de se séparer de sa petite fille morte, il avait donc embaumé et conservé son corps. Entourée de fleurs séchées, la fillette semblait vivante. La stupeur qui avait saisi tous les assistants fut rompue par un hurlement du maître de maison. Implorant à genoux qu'on ne lui arrachât pas sa momie adorée, Li avoua tout, donna les lettres des Juifs et révéla chez qui ils se cachaient. Cela ne le sauva pas. Il fut arrêté et fusillé, mais un problème délicat se posait à Sipaïlo : se saisir des Juifs, tout en se conduisant correctement envers Togtokh-gün . La renommée et l'influence que celui-ci exerçait sur les Mongols excluaient tout recours à la violence.
Sur ce qui se passa ensuite, les récits divergent, mais en gros l'histoire est la suivante.
Quand Sipaïlo lui-même ou l'un de ses séides se présenta chez Togtokh-gün, ce dernier commença par tout nier. On n'osa pas fouiller sa demeure. Afin d'obtenir des preuves de la présence des Juifs, on posta secrètement derrière la maison des guetteurs. On les obtint bientôt et on les produisit. Togtokh-gün fut contraint d'avouer qu'il cachait effectivement des Juifs chez lui, mais il refusa de les livrer. En Mongolie, les lois de l'hospitalité sont sacrées. Le prince expliqua qu'il avait pris ces gens sous sa protection et que les donner à une mort certaine serait entacher son nom d'" un déshonneur indélébile ". En dépit de toute la théâtralité apparente de ces paroles, elles sonnaient juste. Togtokh-gün appartenait à ce monde qui enthousiasmait Ungern, bien qu'il en détruisît les fondements mêmes.
La maison princière jouissait d'une inviolabilité absolue. Sipaïlo dut à nouveau battre en retraite. Mais, de ce jour, tous surent que, tôt ou tard, la résistance de Togtokh-gün serait brisée. Les Juifs eux-mêmes comprirent qu'ils étaient condamnés. Dans cette situation, Sipaïlo sut jouer de leur abattement et du sentiment de gratitude qu'ils éprouvaient envers leur sauveur.
Une nuit, une bande de Cosaques, agissant soi-disant de leur propre initiative et non sur ordre, s'approcha de la demeure de Togtokh-gün. Ils appelèrent le prince sur le perron ou bien crièrent simplement sous ses fenêtres, menaçant de le fusiller s'il ne livrait pas les " youpins " qu'il cachait. Il est peu probable qu'ils auraient osé mettre leur menace à exécution. Toute l'affaire, semble-t-il, n'était qu'une habile provocation, mais le calcul de Sipaïlo se révéla juste. Ne pouvant en supporter davantage, les Juifs sortirent d'eux-mêmes de la demeure pour ne pas entraîner Togtokh-gün avec eux dans la tombe.
Une fois dans la rue, ils s'attendaient à une mort immédiate, mais il en fut autrement. À présent, Ungern était obligé de tenir compte du mécontentement des lamas de haut rang, des fonctionnaires et du Bogdo Ghegheen lui-même. Aussi les Juifs qui avaient échappé aux premières journées du pogrome n'étaient-ils plus tués sur place, mais conduits à la commandature, fief du colonel Sipaïlo.
Ungern appartenait à ce type de bourreau idéaliste qu'a bien connu le XXe siècle. La vue des souffrances physiques de ses victimes ne lui apportait aucun plaisir, elle suscitait plutôt sa répugnance. Mais Sipaïlo était un être d'une tout autre nature, et c'est avant leur mort que les Juifs arrêtés chez Togtokh-gün eurent à subir le plus atroce (8).
" Quand, se souvient Volkov, les bruits commencèrent à courir d'invraisemblables tortures et de viols de femmes et que l'on découvrit des corps suppliciés jetés aux abords de la ville, il devint clair pour tout le monde qu'il ne s'agissait pas d'un pogrome, d'une "irrésistible impulsion de haine populaire envers les Juifs", mais d'un abject assassinat sur ordre. "
Ajoutons à cela qu'Ungern ne dédaignait pas d'utiliser les services des commerçants juifs de Chine, grâce auxquels il écoulait le butin pris en Mongolie et qui, bien qu'ils connussent le sort de leurs coreligionnaires, ne refusaient pas de faire affaire avec leur assassin. Le Juif baptisé Vol'fovitch était même agent du baron à Kharbine.
Ossendowski (9) raconte qu'une nuit, il arriva en compagnie d'Ungern à une station de radio et que ce dernier, examinant les télégrammes de ses agents d'Extrême-Orient et de Chine, fit cette remarque : " Ces Juifs sont tous des gens habiles et courageux. Ce sont de vrais amis ! " En revanche, Ossendowski n'a pas soufflé mot des massacres d'Ourga. La raison en est évidente. Le succès de son livre aurait été compromis si le personnage d'Ungern n'avait pas été entouré d'une auréole de héros romantique, et l'auteur lui-même, s'il avait tenu le rôle du confident d'un monstre et d'un bourreau, n'aurait pu compter sur la sympathie de ses lecteurs.
Quant aux francs-maçons, Ungern n'y fait jamais allusion. Partageant les idées du Protocole des Sages de Sion dont il avait sûrement entendu parler, il pensait que les Juifs, se fondant sur " les principes du Talmud ", avaient pour objectif de prendre le pouvoir mondial grâce à " l'anéantissement des nations et des États ". D'ailleurs, désireux d'affiner ses conceptions, il pria Gregor de discuter ce sujet avec " certain vieux philosophe " vivant à Pékin et de lui faire parvenir à Ourga l'opinion de ce dernier.
Plus tard, Ungern, alors en captivité, prédit que le pouvoir en Russie " passerait immanquablement aux Juifs, car les Slaves étaient incapables de construire un État, les seuls gens capables en Russie étant les Juifs ". Il parlait également constamment de la dégénérescence physique, intellectuelle et morale des Russes. C'est pourquoi il était d'autant plus nécessaire d'exterminer les Juifs, afin que le vide spirituel et politique qui se creusait en Russie fût comblé non par un principe juif, mais par un principe oriental trouvant essentiellement son expression dans le bouddhisme.
Beaucoup de Juifs d'Ourga en réchappèrent. Des Mongols et des Russes les cachèrent. À plusieurs reprises, des Cosaques vinrent chez Pershing (10) lui demander si des Juifs ne vivaient pas chez lui. Sur sa réponse négative, ils s'en allèrent sans perquisitionner. Mais s'il y avait eu perquisition, on aurait découvert là le dentiste Gauer, sa femme et son neveu qui s'y cachaient. Un locataire de Pershing, le vieux général Eftine, les y avait conduits. " Ce sont des gens que je connais, lui avait-il dit, de braves gens. Cachons-les et, quand la folie sera passée, à nous deux, nous ferons pression sur Ungern pour qu'ils aient la vie sauve… " Eftine comptait sur la profession de Gauer, tout à fait indispensable. Et il ne se trompa pas : tout le monde a besoin d'un dentiste. Ils reçurent un " sauf-conduit ", ainsi que quelques autres Juifs pour lesquels intercédèrent des membres influents de la colonie russe. Mais, comme le rappelle Pershing, lors de sa visite à Ungern, le quatrième jour après la prise de la capitale, " dès mes premières paroles sur la miséricorde due aux Juifs, le baron m'interrompit abruptement, sèchement, et d'un mot m'ordonna de me taire ".
Pershing évalue à cinquante personnes le nombre des tués parmi la population juive d'Ourga. " Il périt beaucoup plus de Russes ", observe-t-il en conservant une objectivité purement quantitative qui n'a pas vraiment sa place ici. Car on tua les Russes pour leurs crimes personnels, même minimes ou fictifs, mais non pour une faute imputée à toute une communauté, pour laquelle il n'y a pas de réelle justification et qui fait que chaque homme porte sa mort dans son sang.

 

Notes

1. R.. von Ungern-Sternberg : enfin une biographie !
Dany Savelli a également publié dans Anda un autre article, consacré celui-ci à un autre personnage important de la période d'autonomie de la Mongolie (1911-1919), Luvsan Dambidjantsan : La tête de Dja Lama (Anda n° 20, janvier 1996, pp. 8-12).
2. Chefs du Tsentrosibir (Comité central exécutif des soviets de Sibérie, fondé en octobre 1917).
3. G.M. Sémiénov, ataman cosaque d'origine bouriate, joua un grand rôle dans la lutte contre le bolchevisme. Il organisa en Transbaïkalie une armée de 2000 volontaires composée essentiellement de Bouriates , Bargous et autres Mongols sous le commandement d'officiers russes. L'avancée des Bolcheviques le força à entrer en Mongolie en novembre 1920. En avril 1921, il prit part à une conférence d'officiers blancs à Pékin, puis se rendit aux États-Unis, d'où il fut expulsé en 1922. Après avoir vécu de nombreuses années retiré dans une petite communauté rurale russe du nord de la Mandchourie, il tomba aux mains des troupes soviétiques en 1945, fut jugé à Moscou en 1946 et exécuté (Cf. RUPEN, R., Mongols of the Twentieth Century. Part I, Bloomington/La Haye, Indiana University/Mouton, 1964).
4.VOLKOV, B. Ob Ungerne. Iz zapisnoj kniz'ki belogvardejca [À propos d'Ungern. Extraits du journal d'un garde blanc], Stanford, Hoover Institution on War, Revolution and Peace [CSUZ36008-A}.
5.Maisonnette de type chinois à une seule pièce.
6.Togtokh-gün était un Mongol de Hailar (Barga) qui, pendant des années, lutta contre la colonisation chinoise au Barga et en Mongolie-Intérieure, razziant les villages des immigrants chinois, brûlant leurs récoltes et s'attaquant à leurs personnes. Il échappa aux troupes chinoises envoyées à sa poursuite en se réfugiant à Tchita. Après la révolution en Mongolie-Extérieure, il se rendit à Ourga offrir ses services au Bogdo Ghegheen. Il mit à la disposition du pontife deux cents de ses hommes pour constituer sa garde du corps. Nationaliste convaincu, c'était un partisan de l'inclusion de la Mongolie-Intérieure dans le nouvel État mongol. Ministre de la Justice dans le gouvernement révolutionnaire de juillet 1921, il fut victime des purges consécutives à la " conspiration " de Bodoo et exécuté en 1922 (Cf. RUPEN, op. cit.).
7. C'est sans doute le Sepaïloff d'Ossendowski, " l'homme à la tête en forme de selle ".
8.De tous les Juifs d'Ourga, un seul était bolchevique, Cheïneman, auparavant médecin et alors président du soviet local. Il y eut aussi l'éternel étudiant Burtman, un politicien grand faiseur de discours, qui de passage à Ourga en provenance de Chine s'agita quelque temps. Cheïneman et toute sa famille furent tués après la prise d'Ourga. Quant à Burtman, il partit à temps pour Irkoutsk, où bientôt, selon les termes de sa nécrologie officielle, " un tragique accident dû à la maladresse interrompit sa vie ", il périt " lors d'une pause alors qu'il s'exerçait en état d'ivresse au tir au revolver " (Note de l'auteur).
9.OSSENDOWSKI, F., Bêtes, hommes et dieux, Paris, Plon, 1924.
10. PERSHING, D., Baron Ungern, Urga i Altan-Bulak. Zapiski oc'evidca trevoz'nyx vremen vo Vnes'nej (Xalxa) Mongolii [Le baron Ungern, Ourga et Altan-Bulag. Notes d'un témoin des temps troublés en Mongolie-Extérieure (Khalkha)], GA RF, folio 5873, op. 1, pp. 4-5.