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La Mongolie d'autrefois

 

Anda 28 - Janvier 1998

Un chroniqueur parisien chez les Mongols : Le voyage de Georges Ducrocq

(Texte choisi et présenté par M.-L. Beffa)

 

 Qu'allait donc faire en Sibérie au début du siècle le chroniqueur à la mode Georges Ducrocq, grand mondain habitué des salons parisiens ? Il y accompagnait son ami Louis Marin. Ce dernier, qui mena de front durant de longues années une double carrière d'anthropologue et d'homme politique, avait été invité à parcourir ces immenses étendues pour y observer les populations autochtones. Au cours d'une traversée fertile en événements, tous deux furent ainsi amenés à rencontrer divers peuples du sud de la Sibérie et de la région du Bas-Amour, auprès de qui ils collectèrent des objets ethnographiques de grand intérêt, conservés actuellement au département d'Asie du Musée de l'Homme (fonds Louis Marin).

Le petit livre de bord qu'a tenu Georges Ducrocq durant son voyage, et qu'il destinait au public des salons de l'époque, charme encore les lecteurs d'aujourd'hui par l'exactitude et la pertinence de ses observations, notées au fil de la plume en un style léger et vivace et avec un bonheur d'écriture où la poésie de l'évocation le dispute au piquant de la description.

(Du Kremlin au Pacifique, Paris, Honoré Champion Libraire-Editeur, 1905, 147 p.).

Nous reproduisons ici les pages consacrées au lac Baïkal et à ses environs, où les deux amis furent accueillis par les Bouriates, frères septentrionaux des Khalkhas de Mongolie.

  

En remontant l'Irkout

 

" Les vallées qui descendent en pente douce de la Mongolie sont de longues coulées d'herbages : un peuple curieux, les Bouriates, chassés jadis du plateau mongol, a retrouvé ici ses pâturages, mais, devenus sédentaires et charpentiers, ils ont mis des clôtures à leurs parcs. On les reconnaît à leur habit bleu de ciel, à leur mauvaise petite pipe ; le couteau dans la ceinture, le briquet sur la cuisse, la langue sourde et rauque, cuivrés, l'il et les cheveux d'une noirceur diabolique, on les prendrait pour des sauvages, mais jamais on ne les croise qu'ils ne mettent pied à terre en soulevant leur feutre. Ils habitent des maisons de bois, rondes comme des tentes, le foyer au milieu de la chambre, un trou percé dans le toit ; ils s'y accroupissent dans la fumée parmi les écuelles et les outres de lait caillé. La maîtresse du logis a des bottes, un caftan soyeux, un mouchoir de couleur autour des cheveux et des bijoux dont le cliquetis égaye. Du plus loin qu'elle aperçoit l'étranger, il est d'usage qu'elle coure au-devant de lui avec une jatte dorée pleine d'eau-de-vie, pour lui souhaiter la bienvenue : on n'entre pas dans le pays bouriate sans y tremper les lèvres.

 

" Ces Bouriates sont bouddhistes. Des prêtres éduqués dans les séminaires du Thibet, rompus à cette liturgie, leur apportent des statues et des bannières de Lhassa dont ils décorent leurs pagodes. Comme leur frères mongols, ils allument le bâton d'encens, offrent le gâteau de beurre à des dieux accroupis. Aux grandes fêtes du désert qui rassemblent les nomades, le Bouriate monte en pélerinage, trouvant sans doute qu'on respire et qu'on prie mieux là-haut, dans l'air natal. Quoique lamaïtes (sic), ils n'ont pas renoncé à leurs sorcelleries : derrière la pagode officielle, ils dissimulent leurs fétiches, les dieux monstrueux, démons, diables cornus, rouges, bleus, ricaneurs, effrayants, qui gardent encore leur crédit près du peuple.

 

" Prince ou caravanier, un Bouriate n'est heureux qu'à cheval. Manier ces petits chevaux intrépides qui se nourrissent des écorces qu'ils mordent le long de la route, courir la montagne, colporter des nouvelles aussi rapidement qu'au désert, se griser de sa propre vitesse, c'est le plaisir du Bouriate, sur ce point resté nomade. Un voyageur dans ce pays de chevaliers errants trouve toujours une douzaine de compagnons pour faire route avec lui, le tirer d'embarras, au gué, si la rivière est dangereuse, polis, courtois et qui s'esquivent avec noblesse, lorsqu'on veut les récompenser. Vers le milieu du jour, on fait halte au milieu du bois, quelques éclats de bouleau allument le feu, à l'antique, trois piquets joints maintiennent le chaudron où cuit la soupe au thé, au gruau et au beurre. Le plus âgé fait la prière, asperge le foyer, jette aux quatre points cardinaux les premières cuillerées, libation qui n'est pas dénuée de grandeur, surtout lorsque le vent bouleverse les sapins.

 

" On chemine de longues journées par une allée forestière, percée dans les bouleaux. Le fossé est fleuri de pivoines, la gentiane bleue se montre sur les talus ainsi que le petit fuschia qui sent si bon, il y a du thym et de la lavande qui embaument, des digitales et des marguerites, baignées par un air salubre, merveil-leusement ciselées, la fougère épanouit sa dentelle, toutes les plantes, trempées par les nuées, s'élancent avec cette vigueur que donnent la montagne et les pluies salutaires. Les sapins atteignent une taille inconnue dans les vallées, ce n'est plus la masse confuse de la taïga, mais de grandes futaies où la lumière répand ses ondes, l'arbre a pris toute son envergure. Des milliers d'écureuils badinent sur ces branches robustes, ils vous regardent d'un air mutin ; on s'approche, la fourrure zébrée file comme un éclair. De grosses perdrix rouges, peu sauvages, viennent jusqu'au bord du chemin. Des abeilles et des papillons passent dans l'air. Les sapins ont un air vainqueur, les bouleaux une svelte jeunesse ; de l'humble capillaire à la cime des grands arbres, la même sève généreuse circule.

 

" Parfois les branches mouillées s'écartent, un bout de pré s'étale, clos de longues perches, un étang sert d'abreuvoir aux bestiaux, une aire à battre le grain , quelques huttes bien charpentées sous un toit de terre et de mousse, signalent l'habitation d'un Bouriate. Il vit là sur son bien, en indépendant, cultive son champ, coupe son foin, se nourrit de laitage, se met le soir à l'affût pour tirer le canard et envoie ses enfants cueillir framboises et myrtilles. La vie n'est pas toujours gaie dans ces solitudes, mais, du moins, chacun est le maître, un certain écart sépare les enclos ; et quand l'isolement pèse, sur un bon petit cheval on va voir les amis.

 

" Le dernier poste russe avant la frontière est un hameau sur le bord de l'Irkout, assourdi en toute saison par le bruit du ruisseau sur les galets. Alimenté par le glacier du Mounkou-Sardik dont la tête majestueuse commence à barrer l'horizon, grossi par tous les ruisselets de la forêt, le torrent se démène comme un beau diable. Les cavaliers venus de Mongolie ou les maquignons russes qui montent jusqu'au désert se regardent quelquefois plusieurs jours par-dessus les flots mugissants. Le site est admirable, encaissé dans une âpre montagne, sous le ciel limpide des grandes altitudes, et l'edelweiss, laineux comme un bas de montagnard, brille au bord de l'eau glacée. La forêt s'arrête net à la lisière du plateau : la Russie ne va pas plus loin.

 

" Dans ce village-frontière, un pope et sa femme, humbles, mystiques, tentaient d'évangéliser les Bouriates. La tâche est rude, la Mongolie et ses couvents sont trop près et le Bouriate ne voit dans l'icône qu'un joli tableau à pendre au mur. Le clocher de l'église en planches sonne en vain dans la bourrasque, les paroissiens ne l'entendent pas, ils écoutent encore les dieux de la forêt, ceux qui bruissent dans les sapins. "Rien à faire avec ces mauvaises têtes, dit le missionnaire, tous des païens", et, montrant sa commune éparpillée dans les bois, il ajoutait, dernier terme du découragement pour un Russe : "C'est une vraie république."

 

" Trois caravaniers vont nous conduire en Mongolie. L'un est un bel insouciant de dix-huit ans qui n'aime que son cheval et sa liberté. Son plaisir est de piquer des galops en plein bois, de casser des branches le long du chemin, de siffler comme un merle, charmant quand il court sous les arbres, avec l'audace de la jeunesse. Presque toujours silencieux, sa bonne figure sourit à mille pensées vivaces, comme une fontaine par un beau matin. Le second, marié, est un petit fermier de la montagne ; il a pris la tête de la caravane et presse le pas, car on approche de la fin de l'automne et son foin n'est pas coupé. Le troisième, le plus vieux et le plus respectable, est veuf : des verres de lunettes troubles et fêlés protègent ses yeux malades, il a des cheveux gris, la taille voûtée. Toujours à l'arrière-garde, il chevauche gravement, échangeant avec les autres quelques mots sérieux, suivis de longues réflexions. Un chien blanc bat le taillis à côté de lui, il le prend sur l'arçon, aux pas difficiles, c'est un petit chien d'aveugle, frétillant et malin. Ce vieux, peut-être à cause de ses souffrances, respire la sainteté ; le soir, à l'étape, les autres ne se lassent pas des belles prières et des légendes dont il a la mémoire garnie ; en marche, quand il chante comme un prêtre à l'office, ils se taisent pour l'écouter et sa voix triste résonne jusqu'au fond du bois . ".

 

Quittant le pays bouriate, nos deux voyageurs entrent en Mongolie, non loin du lac Kosso-Gol [Khövsgöl].

 

En Mongolie

 

" Les chevaux se sont mis à hennir comme s'ils sentaient l'air libre, on les laisse errer à la lisière du bois, dans un grand pâturage, sous des étoiles innombrables. Le lendemain, le soleil se lève, étincelant sur d'immenses herbages fleuris d'edelweiss et de plantes inconnues, aux parfums violents, c'est le plateau mongol. Une montagne fière décore l'horizon, le Mounkou-Sardik, droit comme une tente ; sa pointe a l'air d'un sceptre ; sa tête est dans la lumière. Dans un pli de son manteau, une coulée de neige persiste comme une goutte de lait.

Ce pic a toujours eu le don d'attirer les Mongols ; tout l'été la plaine est semée de grands troupeaux errants et les pèlerins accourent de plusieurs lieues à la ronde vers un petit couvent délicieusement placé au bord d'un lac superbe, le Kosso-Gol, au pied de la montagne sainte. Elle est la borne du royaume, la dernière citadelle du plateau, penchée sur les vallées brumeuses où le Mongol ne descend pas. Sa vue a réjoui nos Bouriates, les chevaux eux-mêmes semblent ravis de fouler l'herbe.

Le couvent lève, au milieu de la plaine, ses pavillons d'or . Déjà de l'horizon accourent des cavaliers, le soleil fait miroiter l'acier, le cuir des harnais, la soie des tuniques et les banderoles claires que les femmes portent à leur chapeau. Les chefs de tente arrivent en grand équipage, fiers de montrer leur avoir, une épouse plantureuse chargée de bijoux et de nombreux enfants. Pour des nomades habitués à la solitude, c'est un grand jour. Les vieilles femmes ouvrent la marche, encadrant les jeunes, toutes bien en selle, et le nourrisson, serré par une courroie autour des reins ou dans un petit berceau sur l'arçon, apprend déjà les cahots du cheval.

Les ruelles du couvent, qui n'entendent que des psaumes le reste de l'année, s'animent. Ces grosses princesses, parées comme des châsses, ont besoin d'expansion et d'enjouement, ce sont des filles de pasteurs, amazones habituées au grand air, nourries de crème et de lait, intrépides. La fête est une occasion de revoir ses cousines. On se reconnaît de loin, on s'aborde selon l'étiquette pompeuse du désert, et l'on échange avec noblesse saluts et baisers. Il en est de géantes, d'une corpulence que le poids des jupes exagère encore, mais si lourde que soit l'écuyère, elle garde, signe de race, les traits fins d'un bijou. Cette beauté florissante, que de soins pour la mettre en relief ! Les cheveux noirs, huilés, raidis sous des courroies, encadrent le visage, à l'égyptienne ; sous le chapeau de velours aux grands bords relevés, une coiffe de perles et de grains de corail descend sur le front ; un gilet chatoyant prend le buste ; des colliers d'ambre ; des coquillages, des pièces d'argent sont cousus au corsage et au bout des tresses ; de grosses manches piquées, une ample crinoline ajoutent à cette majesté : l'élégance est de faire du bruit en marchant, de froisser des étoffes et du cuir. Ecrasées par ce luxe, dépaysées, plus douces et plus modestes, les femmes bouriates qui sont venues à la fête se tiennent à l'écart, on les reconnaît à leurs vêtements bleu de ciel : le charme des vallées est dans leur regard.

" Les petits novices qui font le guet sur le toit du couvent poussent un cri d'allégresse : le grand lama est signalé à l'horizon, on a vu trembler sa plume de paon, et les sonneurs de conques le saluent d'un mugissement. Un vieillard, fort affaissé, arrive en effet, sur un cheval paisible, et les moines se précipitent pour lui tenir l'étrier. Il est habillé de vieil or, une paire de sourcils blancs déborde ses bésicles : à peine a-t-il mis pied à terre qu'il tire un flacon de jade, met sur sa paume flétrie quelques grains de tabac et prise. Le supérieur du couvent s'approche avec cérémonie, échange avec lui la tabatière et, pour fêter son arrivée, commande une salve de gongs et une distribution de tartines de beurre.

 

" La nuit d'attente qui précède une fête est toujours belle ; les pèlerins flânent, inoccupés, l'âme prête aux émotions. Il s'en offre une, exquise, la vue que l'on découvre au bord du lac. Avant le coucher du soleil, ils viennent donc, à cheval, jusqu'à la grève, le flot bleu caressant chante sur les graviers, l'espace s'étend devant leurs yeux, un beau glacis, frôlé par les mouettes. Est-ce le relief des montagnes, fines comme les bords d'un calice, la pureté d'une eau que rien ne trouble, même pas un nuage, le Kosso-Gol, avec son visage transparent soulève l'admiration. Même quand un frémissement l'agite sous les flèches du couchant, il ne perd jamais ce calme, ce grave sourire qui plaît tant aux Mongols.

 

" Sur un point du rivage, ils ont dressé, face au lac, des faisceaux de perches : là reposent leurs vieux sorciers, ces chamanes qui reçoivent encore, défunts, les prières et les offrandes. Le pèlerin ne manque pas de leur apporter une écharpe, un pigeon, ou un éléphant en bois sculpté. Le bouvier dans la plaine aperçoit ces tombeaux qui tranchent sur le ciel clair.

Une vertu bienfaisante s'attache au Kosso-Gol : c'est un refuge. Les oiseaux sauvages cessent de l'être sur ces rives où personne ne les chasse, l'alouette se lève sans crainte à deux pas du cheval et il y a tant d'hirondelles que c'est tous les soirs, sur ce monastère, un lacis de cris éperdus, qui durent jusqu'à la nuit close []. "

 

C'est au pied du mont Mounkou-Sardik, sur les bords du lac Kosso-Gol [Khövsgöl], dans le nord-ouest de la Mongolie, que Georges Ducrocq et Louis Marin ont l'occasion d'assister à une fête bouddhique avec exécution de la danse du Tsam.

 

La fête

 

" De bon matin, les conques ont mugi et les pèlerins sont déjà dehors, en habits de fête. La pointe du Mounkou-Sardik s'éclaire, heureux présage. Une proces-sion se dirige vers la plaine ; en tête quatre jeunes figurants, déguisés en squelettes, avec de blanches têtes de morts, puis les porteurs d'étendards et de parasols, la troupe des devins bariolés d'amulettes, les yeux voilés sous un chapeau à franges, les joueurs de trompette qui n'auront toute la journée que deux notes plaintives, enfin, les moines, crâne, lèvre et menton rasés, chantant des psaumes, en robes rouges ou vieil or, selon leur grade, les officiants coiffés d'un grand casque à chenille. La foule, très recueillie, suit ses prêtres, et la scène est éblouissante dans les fines lueurs du matin. On s'arrête au milieu de la steppe, près d'un grand feu autour duquel les squelettes dansent une ronde macabre. Et le ton des cantiques s'élève, la plainte des cuivres se fait déchirante. Soudain, le grand lama, tenant un magnifique château de beurre, le jette dans les flammes, la foule pousse un cri, le cortège à la débandade retourne au monastère, il ne reste à l'endroit du sacrifice qu'un brasier qui fume : le diable est conjuré.

 

" Les pèlerins consacrent la matinée à visiter les pagodes, il y en a trois et chacune reçoit leurs dévotions. La confusion des jeunes filles est charmante quand elles pénètrent dans le sanctuaire : elles y trouvent une chaleur, une fumée épaisse, l'ardente litanie des moines et la présence des idoles, bien faite pour troubler une âme innocente ; toutes rougissantes, elles touchent du front le socle des statues, s'agenouillent derrière leurs parents et se relèvent avec une agilité surprenante pour des corps aussi robustes. Le passage devant le sceptre du grand lama est encore une source d'émotions ; elles ne respirent que dans la cour et vont s'atteler joyeusement, une pivoine sur chaque joue, dans les brancards d'un moulin à prières. Tous ces actes de piété se font avec le plus grand sérieux ; la main des vieux cavaliers tremble quand ils allument le bâton d'encens, et les riches héritières, devant l'autel, quittent l'air altier.

 

" L'après-midi débute par un spectacle. Rien n'amuse les Mongols comme la grosse pantomime, les masques, les figures de danse. Ils s'asseyent en rond, dans l'herbe, devant la pagode, les enfants et les femmes au premier rang, entourés des drapeaux et des parasols. Prêtres, lamas, petits novices, sur une estrade ; le char de Boud-dha, son cheval blanc caparaçonné de velours et son vieil écuyer assistent à la représentation. Les danseurs sont horribles à voir ; ils ont des têtes de cerfs, de taureaux, de chimères, mais leurs pas cadencés excitent une secrète terreur. Un comique donne le change, c'est un vieillard grimé appuyé sur un enfant, il singe la danse des dieux et n'aboutit qu'à des culbutes ; de dépit, il tire une flèche et veut bander son arc. Impossible. Et la foule rit sans pitié du vieil homme dont la force est usée.

" Le plus bel épisode de la fête est la procession qui se déroule, le soir, aux lueurs inclinées du couchant dans les grands pâturages. Escortant le char du Bouddha, suivis par une foule qui prie avec ferveur, lamas, devins, porteurs d'oriflammes s'avancent à pas lents, au son des tambours, des cloches et des trompettes qui donnent la plénitude de leur souffle. Entre le Mounkou-Sardik qui pâlit et les reflets du Kosso-Gol le cortège se déploie avec magnificence, la brise fait onduler les bannières, les yeux des femmes élargis par la fatigue ont un brillant magique, les riches vestes damassées replendissent sur le pré, l'herbe donne tout son parfum. La procession décrit un grand carré. Aux quatre points cardinaux le char s'arrête et la tribu simule un campement ; les parents, les amis, par petits cercles s'installent par terre, comme s'ils prenaient leurs quartiers pour la nuit, et, dans ce bivouac improvisé, les lamas circulent avec de grands brocs de thé bouillant. A quatre reprises, ils font cette halte que la tombée du soir rend plus majestueuse. Assemblés autour des feux par petits tas paisibles, les pasteurs sont là comme chez eux, à la belle étoile, allument leur pipe et causent fraternellement, tandis que les femmes, plus recueillies, viennent encore, d'un zèle inassouvi, se jeter sous les pieds des devins entre les roues du char.

 

" La nuit est venue quand les grands parasols se baissent pour rentrer au couvent. Demain, regagnant sa tente au galop, le nomade se souviendra de ce beau soir de fête qui lui rappelle les cahots de sa vie vagabonde et qu'un dieu le protège à chaque étape, le grand veilleur de nuit []. "

De retour en Sibérie après leur brève incursion en Mongolie, l'auteur, toujours en compagnie de l'anthropologue Louis Marin, traverse la Transbaïkalie en train avant d'embarquer à bord du bateau qui, descendant le fleuve Amour, le mènera jusqu'au Pacifique. Nous ne résistons pas au plaisir de donner ici

la charmante description d'une des voyageuses dont la forte personnalité a visiblement marqué Georges Ducrocq.

 

" Une jeune dame met la gaieté à bord : c'est le fruit savoureux issu d'un Cosaque et d'une Mongole, marquée par les deux races. Du désert, elle tient son port royal, sa rapide manière de tourner la tête, de bouger les épaules et les hanches, de mouvoir le poignet, de cambrer les reins, comme une écuyère assouplie ; l'air indépendant, un front à fendre l'espace et des yeux, des diamants noirs, dans un teint mat. Qu'elle mènerait bien à cheval dans la steppe, avec un grand chapeau de velours, les troupeaux de sa mère ! Sa voix a des éclats nets et cinglants. Quel élan dans tout ce qu'elle fait, quelle élégance ! Les Russes en sont ébahis ; le capitaine, vieux philosophe, qui navigue depuis trente ans, la regarde avec admiration quand elle jette à table ce feu qui l'anime. Elle voyage pour son plaisir, pour voir du pays, avec ses trois enfants chez qui le sang mongol a encore prédominé. Son mari, capitaine, est à la guerre. Elle a mis à son garçon une tunique et un képi, elle endort ses petites filles avec des chansons de route. Pourtant, quand ils sont couchés, elle aime, enveloppée d'une peau de chèvre, à monter sur la passerelle et à rêver entre le ciel et l'eau, sur ce grand pays submergé, comme au lendemain d'un déluge ; ses yeux sont faits à ce large horizon, elle n'en a jamais vu d'autre, et, dans ses moments de délassement, elle se souvient qu'elle est sibérienne. "