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La Mongolie d'autrefois

Anda 33-34 - Avril/Juillet 1999

Chez les Mongols (AMONG THE MONGOLS) avec J. GILMOUR

Extraits choisis et traduits par M.-L. BEFFA

 

Le Rev. James Gilmour, auteur d'Among the Mongols, publié à Londres par The Religious Tract Society en 1888, était un missionnaire protestant, en poste à Pékin dans la seconde moitié du XIXe siècle. J. Gilmour écrivit ce livre - qui eut un énorme succès en son temps (son style littéraire fut comparé à celui de Daniel Defoe) - dans l'intention de présenter au lecteur occidental ce qu'il y avait, à son avis, de plus intéressant dans "la vie quotidienne, les murs et les coutumes, les manières de pensée, les superstitions et les croyances religieuses des tribus mongoles" qu'il fréquenta lors de ses multiples voyages sur leur territoire. Sa connaissance de la langue, son sens aigu de l'observation et la prudence de ses jugements en font un informateur très précieux de la vie dans les steppes mongoles à cette époque.

Ces pages sont tirées du chapitre XVII de l'ouvrage, pp. 216-225

 

Les difficultés des Mongols avec le christianisme

 

La première et la plus grande des difficultés que les Mongols rencontrent avec le christianisme est qu'il leur paraît superflu. Ils ont leur bouddhisme, pourquoi aller chercher autre chose ? Que man-querait-il donc au bouddhisme, qui les ferait désirer une autre religion ? Ce dernier semble satisfaire toutes les aspirations de leur âme, et le respect qu'ils lui témoignent est illimité. Le bouddhisme comme on l'entend ici n'est pas le bouddhisme pur et simple dans l'abstrait, mais en est la version existant de nos jours en Mongolie, qui par certains côtés paraît s'être adapté pour répondre aux besoins des hommes de façon plus adéquate que ne le pourrait le faire une adhésion stricte à la théorie.

Le bouddhisme, tel que le voient les Mongols, est un système grandiose, tant par sa doctrine abstraite elle-même que par l'abondance de ses Ecritures et le nombre de ses temples, le caractère imposant de ses cérémonies, l'antiquité de son histoire, l'étendue de son empire dans le monde, le nombre et le pouvoir fameux de ses Bouddhas vivants, et le rôle éminent qu'il tient dans leur pays natal. Il frappe leurs sens par sa puissance écrasante ; presque aucun ne met en doute son credo, presque aucun ne néglige la pratique des devoirs qu'il impose. Le christianisme est, à leur avis, totalement superflu.

Mais celui d'entre eux qui surmonte cette première difficulté et écoute les enseignements du christianisme est bientôt confronté à un problème beaucoup plus sérieux, à savoir : si le christia-nisme est vrai, alors le bouddhisme est faux ! Cela le stupéfie. Faux, le bouddhisme ! avec ses pleines charretées d'Ecritures, avec ses armées de miracles des temps anciens, ses armées de miracles des temps présents, et ses foules de Bouddhas vivants se réincarnant constamment ! Faux ! Est-il possible, s'interroge-t-il, qu'une religion puisse être fausse alors qu'elle a vécu si longtemps, s'est répandue si loin, s'est épanouie si largement et a planté ses racines si profondément dans la nature humaine que des millions de gens vivent en lui avec tant d'enthousiasme et meurent en lui avec tant de bonheur ? La fausseté peut-elle prospérer à ce point ? La fausseté peut-elle être à ce point puissante ?

Par ailleurs, dit-il, si de toutes les religions seul le christianisme est vrai, comment se fait-il qu'il ait été si long à venir jusqu'à nous ? Cela fait dix-huit siècles qu'il a été fondé et c'est maintenant seulement que nous entendons parler de lui pour la première fois ! Si lui seul est vrai, et si sa doctrine est si importante, comment se fait-il que nous ayons été laissés dans l'ignorance si longtemps ? N'aurait-il pas dû se répandre plus rapidement et, en vertu de sa vérité, n'aurait-il pas dû depuis longtemps l'emporter sur tous les autres faux systèmes de croyance ?

Ensuite, quand on invite avec insistance un Mongol à adopter le christianisme, il se déclare dérouté par les formes si diverses auxquelles il est confronté. Dans le temps, il a connu le christianisme russe de l'Eglise grecque . Très probablement il a entendu parler de la religion catholique romaine, qui a de larges colonies d'adeptes parmi les Chinois habitant la Mongolie ou des localités qui en sont proches, et maintenant voilà qu'on lui présente une troisième forme de christianisme ! Le Russe dit que son système est le meilleur, le catholique romain avance la même revendication pour le sien, et le protestant, non seulement déclare la même chose, mais s'offre à le prouver.

En plus du christianisme, les Mongols sont en contact avec l'islam, en la personne de nombreux commerçants chinois, qui, évidemment, défendent leur propre religion ; et, ainsi, entre les "lamas noirs" (comme on appelle le clergé russe en Mongolie), les prêtres de Rome, les missionnaires protestants et les "chapeaux blancs" (les musulmans), le Mongol soutient que la tête lui tourne et qu'il ne sait qui croire. Il est honnête d'ajouter que cette dernière difficulté n'est pas courante, mais n'est soulevée que par quelques individus à l'esprit curieux qui ont pris la peine de glaner quelques renseignements sur ces quatre doctrines.

Une difficulté qui, elle, semble généralement ressentie provient de la minceur des Ecritures chrétiennes comparée aux volumineux écrits bouddhiques. Très peu, même parmi les Mongols lettrés, sont capables de dire exactement en combien de volumes tiennent leurs livres sacrés. L'explication en est, peut-être, que ceux-ci sont disposés différemment selon les lieux et les éditions, mais le Ganjore [Gandjour], l'une de leurs collections sacrées, est usuellement reconnue comprendre un peu plus de cent volumes, et le Danjore [Dandjour], qui est une sorte de commentaire du premier, un peu plus de deux cents volumes.

On montre d'habitude aux visiteurs des temples bouddhiques ces collections, qui s'étagent souvent du sol au plafond sur chacun des côtés de la grande salle de cérémonie. Les volumes font environ deux pieds de long sur quatre ou cinq pouces de large et quatre ou cinq pouces de profondeur, et sont soigneusement emmaillotés dans leurs étoffes jaunes. Ils offrent un aspect tout à fait imposant et, quand il arrive qu'un homme riche ou une communauté les empruntent, une caravane de chameaux ou un petit train de charrettes est nécessaire à leur transport. Avec ceci en tête, il n'est pas difficile de comprendre l'ébahissement du Mongol quand il apprend que les Ecritures chrétiennes tiennent au complet dans un seul volume de taille modeste, que le missionnaire garde près de lui et qu'il tendra à travers la tente à son visiteur pour que celui-ci l'examine.

Mais rien ne surprend plus le Mongol que lorsqu'il s'aperçoit que notre Bible et notre système religieux n'ont pas de forme prescrite de liturgie à connaître par cur et à répéter lors des offices et des prières. Son idée des Ecritures semble être qu'on doit les apprendre et les débiter comme un perroquet, et il est abasourdi de découvrir que nous n'avons rien qui ressemble de près ou de loin à son "Nom" , si ce n'est le Notre Père.

L'idée de la Trinité est apte à se révéler problématique au début, et maintes questions sont posées sur les diverses personnes, leurs liens respectifs, et le fait que le Père et le Fils ont le même âge. Une partie de la difficulté peut être résolue en expliquant qu'une classification humaine ne peut représenter la Divinité que de façon inadéquate ; de plus, dans sa propre religion, le Mongol est accoutumé à rencontrer des choses dures à comprendre, aussi, quand il tombe dans le christianisme sur quelque chose qu'il a du mal à concevoir, il le laisse de côté avec ce commentaire : "La doctrine est profonde."

Une question qui revient souvent est la suivante : "Qu'en est-il de ceux qui ont vécu et sont morts avant la venue de Jésus ? Si seul Jésus peut sauver les hommes, sont-ils tous perdus ceux qui sont morts avant que Jésus ne vienne ?"

Il leur semble aussi bizarre qu'Il ait souffert pour autrui, car leur système à eux leur enseigne que c'est pour son propre péché qu'un homme doit souffrir, et qu'il n'y a pas d'échappatoire ; mais, bien expliqué, ce point de doctrine ne présente pas de difficulté.

La croyance chrétienne en un état futur implique un reniement absolu de la théorie bouddhique de la transmigration des âmes, qui intervient dans presque tous les points de doctrine de cette religion et qui est peut-être le précepte de tout son système théologique auquel le Mongol croit le plus fermement et qu'il a toujours le plus vivement présent à l'esprit. Nier ce point anéantit instantanément toute idée que les deux religions pourraient n'en faire qu'une, et soulève tout un bataillon de difficultés.

Si les âmes ne transmigrent pas, d'où viennent-elles à la naissance et où donc vont-elles à la mort ? Si elle n'existent pas avant cette vie, est-ce que leur existence cesse à la mort ? L'idée d'un paradis éternel semble assez bien reçue, mais un bouddhiste, quoique familiarisé par sa religion avec d'inconce-vablement longues périodes de châtiment pour ses péchés, semble atterré à l'idée d'un enfer, à la durée duquel aucun terme n'est assigné et des souffrances duquel ni les efforts du pécheur ni ceux de ses amis survivants ne peuvent lui frayer une voie de sortie.

Si, par exemple, on admet ce point de la doctrine chrétienne qui enseigne que nous pouvons nous attendre à retrouver un jour ceux de nos amis qui iront au paradis, demande-t-il, qu'en est-il de ceux que nous ne rencontrerons pas là-haut et qui sont allés dans le lieu du tourment ? Sachant qu'ils sont là-bas à souffrir, pourrons-nous être heureux ? Et comment Dieu les considère-t-Il, eux et leurs souffrances ? Et si Dieu sait tout et savait donc, avant de les créer, que tels et tels de ces hommes seraient des pécheurs et ne seraient pas sauvés mais iraient en enfer, pourquoi, sachant tout cela, Lui, qui n'est que bonté et amour, a-t-Il donc créé ces hommes ? Et pourquoi Dieu, qui a fait le monde et le gouverne, et qui sait tout et qui peut tout, pourquoi n'a-t-Il pas empêché le serpent de tromper nos premiers parents et n'a-t-Il pas interdit au péché de pénétrer en ce monde ?

Et aussi, demande le Mongol, comment le corps d'un homme peut-il revivre ? On l'emmène dans la steppe, on le jette sur le sol, les chiens, les loups et les oiseaux le dévorent et où est-il, et comment peut-il être à nouveau assemblé ?

Mais ce n'est pas tout. Comment, demande-t-il, si les âmes ne transmigrent pas, comment peut-on rendre compte de la présence en ce monde d'animaux qui souffrent ? Ce chien, là-bas, qui meurt de faim, qui est malade, misérable, bref qui endure une mort vivante, qu'en est-il de lui ? Si les âmes ne transmigrent pas, et si ses souffrances actuelles ne sont pas le châtiment de péchés commis dans une vie antérieure, alors qu'en est-il ?

Le Mongol demande souvent comment nous savons que tout ce que notre Bible nous dit d'un état futur est vrai. Est-ce que l'un de nous est mort, est allé dans le monde à venir, a vu ces choses et est revenu dans cette vie pour faire un rapport ? Non seulement il pose cette question, mais en outre il s'efforce d'établir la vérité de ses propres préceptes, en affirmant que les enseignements doctrinaux du bouddhisme, eux, ont été corroborés par le témoignage de gens qui sont revenus d'entre les morts.

Une autre difficulté encore est soulevée parfois, à propos du point de doctrine selon lequel tous les hommes sont des pécheurs, par des gens qui soutiennent qu'en Mongolie il y a des individus, peu nombreux certes, qui ne sont pas des pécheurs. Ceux qui parlent ainsi ne revendiquent pas cette sainteté pour eux-mêmes, du moins pas ouvertement, mais généralement pour quelque personnage connu ou dont l'existence leur a été rapportée, et dont le lieu de résidence, quand on demande de l'indiquer préci-sément, est commodément décrit de façon très vague, comme, par exemple, "vers le nord-ouest" et à une très grande distance, et dont l'existence est de toute évidence, même dans l'esprit de celui qui a mentionné ce cas, purement théorique.

En règle générale, il n'y a pas lieu d'insister fortement auprès des Mongols sur le point que les hommes sont des pécheurs. Cela, ils l'admettent. Ils admettent aussi la nécessité de racheter la faute. C'est la méthode particulière de rachat des péchés préconisée par le christianisme qu'ils hésitent à accepter, et l'une des plus grandes objections qu'ils ont vis-à-vis de cette méthode est qu'à leur avis on n'y attache pas suffisamment de valeur aux bonnes actions pour effacer les péchés. Le bouddhisme ne manque pas de prêcher en faveur des bonnes actions et des actes vertueux, et, pour inciter à leur pratique, enseigne une doctrine du péché et du pardon qui, énoncée dans un langage simple, revient à ceci, à savoir qu'à la mort toutes les bonnes actions d'un homme seront contre-pesées avec ses mauvaises actions, et si les bonnes actions l'emportent il aura droit à une récompense, et si ses mauvaises actions l'emportent il aura à subir une punition. Un homme à qui on a appris à penser et à agir ainsi n'aime pas qu'on lui dise que toutes ses bonnes actions et ses actes vertueux ne sont rien de plus que son strict devoir et que, aussi considérables soient-ils, ils ne pourront jamais effacer ses péchés.

Autre chose encore : le bouddhisme lui met en main un chapelet et lui dit que chaque prière qu'il répète a une certaine valeur pour laver les péchés, et il l'envoie faire de longs pélerinages à des temples fameux, l'assurant que de tels voyages compteront grandement dans le total des mérites grâce auxquels il espère après la mort supprimer les péchés accumulés durant sa vie. Le christianisme lui dit que faire défiler des grains de chapelet ou accomplir des pélerinages ne peut en rien effacer ses péchés, et il est extrêmenent choqué de découvrir que, s'il reconnaît le christianisme comme vrai, alors il doit s'accom-moder d'apprendre qu'il a gaspillé un trésor d'attention, d'énergie et de persévérance à des choses inutiles ; mais quand on lui dit qu'il ne peut absolument rien faire pour effacer ses péchés, il est encore plus choqué si possible, et beaucoup de Mongols qui auraient pu accepter que la peine qu'ils ont prise en récitations de chapelets et en pélerinages ne serve à rien, pourvu qu'une meilleure manière de gagner des mérites leur soit enseignée, non seulement sont bouleversés mais même offusqués quand on cherche à leur inculquer la doctrine de l'humanité impuissante.

Fréquemment, le salut selon le christianime apparaît à un Mongol tout compte fait trop facile. Il est étonné de découvrir qu'un chrétien, et qui plus est quelqu'un qui prêche le christianisme, peut tuer la vermine, manger de la viande, voire prendre femme, sans enfreindre pour autant aucun précepte de sa religion ; sa surprise croît quand il apprend que le christianisme est exempt de ces interdictions, restrictions, vux et rites quasi incessants dont le bouddhisme abonde ; et quand la révélation de la liberté du christianisme à cet égard pénètre son esprit, il s'exprime parfois en des termes qui sont un écho inconscient des paroles du Christ : "Mon joug est aisé et mon fardeau léger."

Un approfondissement de ses connaissances, cependant, suffit à le faire changer d'opinion quand il apprend que le salut, selon l'idée chrétienne, n'est pas simplement l'effacement d'une longue série de péchés anciens et de péchés présents, mais la purification du péché même et le renouveau du cur, il pense que le but est impossible à atteindre et considère la purification comme un processus qu'il n'est pas désireux d'entreprendre. Entrer en guerre avec le mal et s'efforcer de l'éradiquer de son cur est une tâche devant laquelle il se dérobe. Il est découragé, d'une part, par la pensée que, même s'il réussissait, il ne pourrait en réclamer aucun mérite ; et, d'autre part, parce qu'il suppose qu'il devra mener ce combat inégal en ne comptant que sur ses propres forces - une erreur dans laquelle il est bien naturel qu'il tombe, étant donné qu'en travaillant à son propre salut dans l'optique bouddhique il n'a pas été pas habitué à s'en remettre à une puissance qui lui soit supérieure.

Une très grande difficulté, lorsqu'on explique le christianisme à un Mongol, est que, ayant toute sa vie considéré le salut comme une chose qu'il doit accomplir par lui-même, il est lent à saisir l'idée que c'est quelque chose qui a été fait pour lui, et qui sera fait en lui, par un Sauveur omnipotent, et que le rôle que lui-même doit jouer dans le processus, très subalterne, consiste à s'abandonner en une soumis-sion consentie à la puissance divine qui le commande et à suivre les pas de Celui qui lui trace le chemin, le protège de tous dangers, lui accorde la force néces-saire et garantit que tout disciple au cur sincère atteindra au moment voulu le but désiré, cette joie céleste qui jaillit du sentiment du pardon et de la sensation d'être libre et pur de tout péché.

"La réponse à la prière" est de temps à autre critiquée par des gens qui avancent qu'un homme pourrait suivre un plan prémédité de péché délibéré, obtenir le pardon grâce à la prière, et continuer à vivre ainsi dans l'iniquité, impuni - l'origine du problème est à rechercher dans l'amoralisme conséquent à la théorie que le futur d'un homme dépendrait simplement de la prépondérance de ses bonnes ou de ses mauvaises actions.

Il arrive parfois qu'un homme veuille savoir quel serait le sort de quelqu'un qui, sans s'occuper du Christ, se contenterait d'adorer un Dieu suprême ; et presque tout homme qui s'intéresse vraiment au christianisme désire savoir ce qu'il est advenu de tous les païens qui sont morts sans avoir entendu parler du Christ.

Est-ce que Bouddha a vraiment vécu ?, demande-t-on parfois, et, si les écrits bouddhiques ne sont pas recevables comme véridiques, comment l'authenticité des Ecritures chrétiennes peut-elle être établie ?

Voilà les difficultés intellectuelles et spirituelles que soulève dans les esprits des Mongols la doctrine chrétienne. Certaines sont mises en avant par des hommes qui semblent assez sincères et qui sont peut-être dans une perplexité réelle, mais l'on peut craindre que la majorité d'entre elles ne soient mentionnées que pour le plaisir de la discussion et soient accueillies volontiers comme des sujets à débattre plutôt que ressenties comme des obstacles à l'adoption du christianisme [...].

(suite dans Anda 35)