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Comme il fut clément
L'hiver de cette année-là,
Et comme il était haut
L'Arrêt du Bouquetin !
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"On dit que le vieux bouquetin
Ne peut plus porter ses cornes,
Qu'il devient incapable
De suivre son troupeau.
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Au fond des montagnes brunes
Notre hivernage avait nom l'Ubac.
Long à atteindre, mais abrité pour l'hiver,
Et doté d'un tapis de crottin sec et luisant.
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"On dit qu'il s'en retourne
Dans les montagnes qui l'ont vu naître,
Qu'il trouve le lieu de sa naissance
Pour s'y coucher.
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C'est au coeur de l'automne
Que mon père partit vers les montagnes brunes
Au camp de l'Ubac
Nous passâmes l'hiver à trois familles.
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"On dit que dans ses derniers jours
Il gravit un sommet,
Que les hommes appellent
L'Arrêt du Bouquetin.
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Les sommets des monts alentour
Etaient tous élevés.
Parmi eux, l'Arrêt du Bouquetin
Se dressait le plus haut.
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"On dit qu'il se tient immobile
Des jours durant sur ce haut pic,
Qu'il regarde derrière lui
Toute sa vie passée.
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Une fois installé au camp d'hiver,
Mon père chassa quelque temps.
En prévision de l'hiver,
Nos familles travaillèrent quelque temps.
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"On dit qu'il se réjouit à la vue
Des eaux pures où il buvait,
Qu'il contemple avec bonheur
Les prairies où il paissait.
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Vous dirais-je la douceur de l'hiver
En cette année clémente,
L'agrément d'un hiver en montagne,
Quand herbe et neige sont égales !
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"On dit qu'il regarde une dernière fois
La large troupe de ses semblables,
Qu'il lance un ultime regard
Vers cette terre qui l'a porté,
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Dans les monts du Gobi, le printemps arriva
Comme à son habitude.
Pour nos trois familles vint le temps
D'aller près d'un cours d'eau.
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"On dit que le poids de ses cornes
L'entraîne dans l'abîme,
Qu'un être manque alors
Au monde chatoyant."
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Un matin, comme il était dehors,
Mon père m'appela,
Et me mit dans la main
Sa longue vue télescopique.
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Tous avaient écouté, muets,
Le récit de mon père ;
Sur la joue d'une vieille,
Des larmes coulèrent.
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"Que vois-tu sur l'Arrêt du Bouquetin ?
Regarde bien !", dit-il.
Et l'instant qui suivit,
Il poussa un soupir.
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De ce jour, mon père
Sembla préoccupé.
Plus question désormais
De quitter l'hivernage.
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"Je vois un pic
Au sommet pointu qui atteint les nuages,
Je vois un aigle
Tournoyant dans le ciel qui surveille son nid.
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Il revient vite, à trois familles,
Le tour de garde des moutons,
Trois jours à peine sont écoulés
Que voici revenu son tour.
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"Si proche est le sommet
Qu'on pourrait le toucher,
Si pur est le ciel au-dessus
Qu'aucun nuage ne tache. "
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"Ne va pas là-haut paître les moutons",
Avait recommandé mon père.
Assis dehors, chaque matin
Il observait le pic.
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"Fixe tes yeux, dit mon père,
Sur l'Arrêt du Bouquetin.
"Il y a là un animal",
Ajouta-t-il.
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Trois familles passant l'hiver
Au campement de l'Ubac,
Un sommet attirant à lui
Le regard des hommes,
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Je fixai ce pic familier
Contemplé tout l'hiver :
J'aperçus au sommet un bouquetin
Aux cornes déployées.
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Trois familles passant l'hiver
Au campement de l'Ubac,
Un sommet attirant à lui
Le regard des hommes,
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A la vue du bel animal des montagnes,
Mon cur fut en joie.
"C'est un bouquetin noir !",
Criai-je presque.
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Cette image, des jours durant
Mon père la contempla,
Cette image, des jours durant
Nous retint à l'hivernage.
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Sans mot dire et tirant sur sa pipe,
Mon père retourna dans la yourte.
A la nouvelle du bouquetin,
Les voisins s'assemblèrent chez nous.
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Un matin, après avoir regardé,
Mon père entra dans notre yourte.
Nous le vîmes qui souriait
Et, assis, buvait son thé.
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Mon père, silencieux,
Ne buvait pas son thé.
Il éclaircit sa voix
Et d'un air triste raconta :
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"Comme je le pensais, dit-il,
Il est tombé dans le vide."
"C'est mieux ainsi, le malheureux !",
Compatit ma mère.
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"Je reçois largement
Les bienfaits des monts argentés .
Mais je vois pour la première fois
Un bouquetin sur son arrêt d'éternité.
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Le lendemain matin, nos trois familles
Chargèrent de bonne heure ;
Tous ensemble, dans un nuage de poussière,
Hommes et bêtes quittèrent le camp d'hiver.
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"Il était, l'an passé,
A l'Eau de la Chèvre.
Le voici, à n'en pas douter,
Sur son dernier arrêt.
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Mon père tourna les yeux
Vers l'Arrêt du Bouquetin
Et doucement murmura
"Mon pays natal !".
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"Naître et puis mourir
Est la loi des êtres vivants.
Quitter la terre de sa naissance
Est un pas difficile.
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Comme il fut long
L'hiver de cette année-là,
Et comme il était haut
L'Arrêt du Bouquetin !
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