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A propos de...Nomadisme et élevageUne enfance nomadepar Tsogt (propos recueillis et traduits par M.D. E.)
Bouriate de Sineken , Tsogt est né en 1965 au nord de la Mongolie-Intérieure, dans le district d'Imin, rivière coulant au sud de Hailar, où son père était éleveur. Après des études de chant commencées en 1986 au Conservatoire de musique de Pékin, dans la section de Mongolie-Intérieure, il rejoint en 1989-1990 l'ensemble des artistes lyriques de Mongolie-Intérieure à Köke-Qota (Hohhot), puis part à Oulan-Bator où il poursuit ses études de chant à l'Institut des arts nationaux de Mongolie, auprès du Professeur Pürevdordj. Depuis 1995, il étudie le chant classique (registre de basse-baryton) au Conservatoire international de musique de Paris, grâce à une bourse du gouvernement français. Les membres de ANDA présents lors de la dernière Assemblée générale le 7 décembre dernier ont eu le plaisir d'entendre Tsogt interpréter quelques chants mongols et bouriates. Elevé au sein d'une famille d'éleveurs nomades, puis à
l'école secondaire mongole de Hailar, Tsogt est resté familier
de la culture mongole traditionnelle. Il nous livre ici des souvenirs
de ses années passées à Imin. La période qu'il
évoque se situe à l'époque des communes populaires,
avant le mouvement de privatisation du cheptel qui allait marquer le début
des années 1980 en Mongolie-Intérieure.
Ma sur aînée restait toujours avec mes cadets au camp d'hiver
- le même, d'année en année. Un hivernage pouvait
être situé à une dizaine, voire une vingtaine ou une
trentaine de kilomètres du centre de district. A proximité,
dans un rayon de cinquante à trois cents mètres environ,
étaient installées d'autres yourtes de familles parentes
ou amies (entre six et vingt). On gardait au camp, dans un enclos, quelques
têtes de bétail : bovins, chevaux, moutons. Elles étaient
nourries au foin et, comme des bêtes nourries de la sorte ne peuvent
boire de neige, il fallait, chaque jour, vers deux heures de l'après-midi,
aller les abreuver au puits dont l'eau, au fond, ne gelait pas. La litière
de laîche des bovins était changée quotidiennement
: on en faisait un tas qui sécherait durant l'été
et servirait l'année suivante de combustible. Les enfants restés
à l'hivernage allaient à l'école du district à
cheval ou en traîneau. Avec mon frère aîné, je faisais partie des oturcin . Vers la fin septembre, quoiqu'il y ait encore peu de neige, il fait cependant déjà très froid dans nos régions. Et, dès le début du mois de novembre, la neige tombe en abondance. Nous changions de campement une fois par mois environ, à la recherche de pâturages où la couche de neige soit mince. En hiver, le vent souffle du nord-ouest, et le campement doit être, de préférence, situé au sud-est ; ainsi la neige se concentre dans les ravins et le campement est moins enneigé. La veille d'un départ pour un nouveau campement, il fallait aller là-bas déneiger à la pelle (kürze), l'espace où serait montée la yourte et installé le parc à moutons. Notre famille avait alors à sa garde un millier de moutons environ : pour dégager l'espace nécessaire à l'enclos, un homme seul devait travailler une journée entière. Il fallait donc, autant que possible, éviter de changer de campement à la veille de chutes de neige, faute de quoi tout le travail aurait été à recommencer Pour entourer le parc, nous avions une trentaine de panneaux de bois (qabtasun qasiy-a). Leur transport nécessitait trois charrettes. Deux ou trois autres charrettes servaient à transporter la yourte, le combustible, etc. Une autre (küler) - une sorte de longue caisse de fer montée sur deux roues - était réservée aux provisions. C'est une charrette couverte (muqulag), à laquelle les autres charrettes étaient attachées et à l'avant de laquelle ma mère prenait place, qui menait la marche. Arrivés au nouveau camp, deux d'entre nous montaient rapidement la yourte. Il faisait froid et, sitôt la yourte montée, on y préparait un feu sans tarder. Puis, on construisait le parc à moutons. C'est un travail qu'un homme seul peut accomplir en une heure ou deux. Les panneaux de bois, attachés ensemble par des cordes, étaient appuyés contre la neige entassée. Le premier soir, il fallait conduire les moutons dans ce nouveau parc avec lequel ils n'étaient pas encore familiarisés. Chaque famille avait deux ou trois chiens, contre les loups, nombreux dans la région. On utilisait aussi pour les effrayer des épouvantails (aibul), placés à une trentaine de mètres de l'enclos. En hiver, nous sortions les moutons du parc vers dix heures du matin, mais avant de les laisser aller, quelqu'un entrait dans le parc et "mélangeait" les moutons pendant dix à quinze minutes, pour que les déjections fraîches soient bien piétinées et aplanies. Si l'on omettait de le faire, elles restaient entières et risquaient, une fois gelées, de blesser les moutons. C'est seulement si l'on avait besoin de combustible - et c'est souvent le cas lors des transhumances hivernales, quand le feu reste allumé en permanence - qu'on laissait le crottin tel quel : on le ramassait alors à la pelle quelques heures plus tard, quand il avait durci, et l'on pouvait le faire brûler aussitôt. Les moutons étaient menés au pâturage, à deux,
trois ou quatre kilomètres du campement. Chez nous, c'était
mon père qui s'en chargeait. Vers deux heures de l'après-midi,
on "laissait le berger manger" (qonicin cailagulqu)
: l'un de nous partait à cheval remplacer mon père pour
une heure environ ; cela lui permettait de venir prendre un repas chaud
dans la yourte. Chez nous, on gardait les moutons à cheval. D'autres
préféraient les garder à dos de chameau : sa laine
tient chaud au cavalier. Mais il faut alors se munir d'un fusil, car les
loups ne craignent pas les chameaux. Si l'on est à cheval, cette
précaution n'est pas nécessaire. Vers cinq heures du soir, on ramenait les troupeaux à l'enclos. Les chevaux étaient entravés à proximité avec une entrave à trois boucles (cidürlekü), et les chameaux attachés avec une longe (argamziqu). Les provisions ne duraient que deux ou trois mois. Après, il fallait retourner en chercher au centre de district. Pour l'eau, on allait prendre dans un ravin un bloc de neige propre (qur casu), ou l'on ramassait de la neige fraîchement tombée que les animaux n'avaient pas encore souillée. Notre mère était le plus souvent occupée à préparer les repas et à coudre - pour les enfants surtout - de nouveaux deel à porter au Nouvel An. Les longues vacances d'hiver permettaient aux enfants scolarisés d'aller visiter les membres de leur famille partis sur les pâturages. Nous allions à dix ou vingt enfants faire à cheval le tour des campements voisins pour saluer les anciens et recevoir en retour cadeaux et gâteries traditionnels du Nouvel An. Au printemps, au moment de l'agnelage, nous ne nomadisions plus guère. Le parcours de nomadisation nous avait rapprochés de l'hivernage, et la famille se reconstituait. Les enfants se rendaient alors à cheval à l'école, distante d'une vingtaine de kilomètres : une "promenade" quotidienne de trois heures. Début juin, les migrations reprenaient, avec les agneaux. L'herbe nouvellement poussée avait toute été mangée et il nous fallait gagner de nouveaux pâturages. C'est l'été qui voyait les déplacements les plus fréquents. Tous les enfants nomadisaient alors avec le reste de la famille de pâturages en pâturages. Et, à la fin du mois de septembre, un nouveau cycle commençait.
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