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Populations

Anda 25 - Avril 1997

A propos du peuplement "mongol" de l'Amérique

 

Le n° 295 (février 1997) du mensuel La Recherche présente, sous le titre "Les premières Américaines sont-elles venues de Mongolie ?", la version française d'un article de Ann GIBBONS (Science du 4/10/96) sur de nouvelles hypothèses concernant le peuplement du continent américain.

L'hypothèse interdisciplinaire de Greenberg, formulée en 1986 sur la base de données linguistiques, génétiques et dentaires, proposait un peuplement venu d'Asie amorcé il y a 12 000 ans en trois vagues ayant donné naissance à trois souches de populations distinctes par leurs langues et leurs gènes : les Indiens parlant des langues amérindiennes, les Esquimaux et les Aléoutes parlant des langues eskimo-aléoutiennes, et les tribus du nord-ouest des Etats-Unis et du Canada parlant des langues na-dénés.

Allant dans le sens de cette hypothèse, des généticiens avaient tenté de montrer que les populations américaines indigènes ne portaient, selon le cas, qu'une, deux ou quatre variantes d'ADN mitochondrial, variantes qui se retrouvent seulement chez des peuples de Sibérie et d'Extrême-Orient.

Des linguistes avaient à l'époque contesté la thèse de Greenberg, réfutant le classement des divers langues indiennes en un seul groupe "amérindien", soulignant l'impossibilité de remonter à une langue-souche vieille de 12 000 ans avec des vestiges d'écriture datant de 5 000 ans, et refusant d'en déduire des relations génétiques entre ces peuples.

La question de l'existence de corrélations entre familles linguistiques et séquences génétiques divise aussi les généticiens. Certains sont convaincus de l'existence de telles corrélations ; d'autres, en revanche, soulignent les ressemblances génétiques remarquables qu'on rencontre chez des locuteurs de langues classées dans des familles différentes.

Un chercheur américain, D.A. Merriwether, et une équipe européenne viennent ébranler à présent les fondements génétiques de l'hypothèse de Greenberg en montrant la proximité génétique de peuples indigènes américains très divers. Ceci, d'une part, suggère une même population-souche venue d'Asie en une, voire deux, migrations, et, d'autre part, conforte l'idée de l'absence de corrélations entre langues et signatures génétiques des migrations.

Selon Merriwether, les quatre variantes d'ADN mitochondrial se trouveraient dans chacun des trois groupes linguistiques, et d'autres variantes seraient identifiées, résultats qu'appuient les travaux de Nestor Bianchi et de son équipe en Argentine. La nouvelle hypothèse avance donc l'idée d'une migration unique, dans laquelle les premières femmes portaient les quatre marqueurs génétiques, et qui se serait disséminée dans le continent américain. Le manque de diversité génétique observable chez les populations du nord de l'Amérique par rapport à la grande diversité de celle des populations du sud pourrait être mis sur le compte de pertes humaines lors de la dernière glaciation achevée il y 11 500 ans.

L'équipe européenne, qui a travaillé sur des séquences d'ADN plutôt que sur les marqueurs, cherchait à déterminer les ressemblances entre populations amérindiennes et populations asiatiques. Elle a montré chez les premières la présence de neuf séquences-souches d'ADN (dont certaines seulement chez les locuteurs de langues na-dénés, les Esquimaux et les populations côtières de Sibérie). Selon cette équipe, les différents groupes indigènes américains seraient donc issus d'une même population ancestrale venant du nord-est de la Sibérie et porteuse de toutes les variations génétiques repérées. Une partie de celles-ci aurait disparu, peut-être pour des raisons climatiques, au nord de l'Asie et du continent américain : les groupes survivants, cantonnés du côté américain ou bien du côté sibérien, auraient ensuite connu un mouvement de ré-expansion dans la région du détroit de Béring.

Pour ce qui est de la date de cette migration, l'équipe européenne traçant une corrélation entre degré de différenciation génétique et degré d'anncienneté, situe le mouvement de ré-expansion (des groupes na-dénés et esquimaux) il y 11 300 ans, époque à laquelle remontent les plus anciens vestiges découverts en Amérique, la culture de Clovis [Nouveau-Mexique] ; la migration originelle aurait eu lieu il y a 20 000 à 25 000 ans, ce qui correspondrait aux estimations de sites archéologiques récemment mis à jour en Amérique du Sud.

Reste à déterminer de quelle population d'Asie les groupes américains sont issus : plusieurs chercheurs pensent aux Mongols, car ceux-ci sont porteurs des quatre variantes. Mais aux yeux d'autres généticiens, la question n'est pas encore résolue : les données demeurent insuffisantes - l'ADN mitochondrial ne se transmet que par les femmes : seuls les déplacements de ces dernières sont donc considérés - et ne permettent pas d'exclure définitivement l'hypothèse de plusieurs migrations.

 

Toujours à propos du peuplement de l'Amérique à partir de la Sibérie, un article du International Herald Tribune du 12/02/97 revient sur la question de la datation du site de Monte Verde au Chili sur lequel travaille depuis 1977 l'équipe de Tom Dillehay (Université du Kentucky). Ce dernier avait à l'époque déclaré le site plus ancien que celui de Clovis. Une autre équipe de chercheurs vient de confirmer (janvier 1997) que le site de Monte Verde est bien vieux d'environ 12 500 ans. Ceci impliquerait que, si le passage des populations migrantes depuis l'Asie s'est fait par le détroit de Béring (alors un isthme), ces mêmes populations n'auraient mis qu'une centaine d'années pour rejoindre le Chili actuel, ce qui semble peu vraisemblable. Une autre hypothèse suggère donc que les ancêtres des habitants de Monte Verde auraient franchi le détroit de Béring tout simplement plus tôt, à l'occasion par exemple de la précédente glaciation il y 22 000 ans. Pour d'autres encore, ils ne seraient pas venus par terre mais par mer, en longeant la côte ouest de l'Amérique.

Par ailleurs, les fouilles qui se poursuivent à Monte Verde auraient mis au jour une seconde couche plus profonde qui pourrait être datée d'environ 30 000 ans.

 

La question du peuplement de l'Amérique reste donc largement ouverte, d'autant que de récentes hypothèses, évoquées par Le Monde du 19/03/97, font remonter à plus de 300 000 ans le peuplement de la Sibérie.

Alors que jusqu'à présent, les sites d'habitat humain en Sibérie étaient datés de moins de 30 000 ans, le site de Diring Iouriakh, au sud de Iakoutsk (république Sakha), découvert en 1982 par l'archéologue russe Iouri Motchanov, vient d'être daté par des confrères américains entre 260 000 et 360 000 ans (Science du 28/02/97). Mais ces résultats sont encore très contestés. S'ils étaient confirmés, ils remettraient eux aussi en cause les dates couramment admises pour l'arrivée des hommes en Amérique par le détroit de Béring.