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Politique

Anda 20 - Janvier 1996

Un entretien avec Dj. Enkhsaïkhan sur la politique extérieure de la Mongolie

 

Le 6 octobre 1995, lors de sa récente visite en France (cf. Anda 19, p. 1-2), M. Dj. Enkhsaïkhan, secrétaire-général du Conseil de sécurité nationale (Mongol ulsiïn ündesniï ayulgüï baïdliïn dzövlöl), instance dont le rôle est consultatif et qui réunit le président, le premier ministre et le président du parlement, a accordé un entretien à Anda. En voici les grandes lignes.

 

Anda : Comment progresse la nouvelle politique d'ouverture de la Mongolie envers les pays d'Europe occidentale ?

DJ. ENKHSAÏKHAN : Vous voulez parler sans doute du voyage officiel que le président Otchirbat vient d'effectuer dans plusieurs pays européens. En ce qui nous concerne, ce voyage a été très utile. Les entretiens que nous avons eus ont pu porter sur des points précis grâce à une excellente préparation de part et d'autre. Ce voyage illustre pleinement les changements intervenus dans notre politique étrangère (1). Comme vous le savez, jusqu'à 1990, notre pays était étroitement lié à l'Union soviétique et notre politique extérieure était, de ce fait, limitée. Nous entretenions des relations essentiellement avec l'URSS. et les pays membres du COMECON. Avec les autres pays, nos relations étaient plutôt formelles.

Depuis 1990, notre environnement extérieur s'est transformé, et nous avons défini une nouvelle politique étrangère, fondée sur nos propres racines et nos propres intérêts nationaux. Pour être bref, elle consiste à développer des relations équilibrées avec nos deux voisins, au nord et au sud. Mais nous considérons aussi qu'il est de la première importance de nouer des liens avec d'autres pays. Notre situation économique actuelle nécessite que nous accroissions nos relations avec les pays indus-triellement développés. En conséquence, notre politique actuelle est d'approfondir nos liens avec la Chine et la Russie d'une part, le Japon, les USA et les pays européens d'autre part.

Du côté européen, nous maintenons des liens avec les anciens pays du COMECON, mais nous nous préoccupons surtout de développer nos relations avec les pays de l'Europe occidentale et de la Communauté européenne. Depuis 1991-1992, nous sommes donc de plus en plus tournés vers l'Europe ; nos ambassades y sont très actives et notre politique extérieure, en particulier dans le domaine économique, joue un rôle bien défini dans ce sens. Dans la situation économique difficile que nous connaissons actuellement, plusieurs pays européens nous apportent leur soutien et leurs conseils, et participent régulièrement aux réunions des pays donateurs. Sur cette base, des liens de qualité se nouent, pas à pas, avec les pays d'Europe occidentale. C'est dans cette perspective que se situe la tournée européenne de notre président.

Anda: : Qu'en est-il plus précisément de vos rapports avec les pays de l'Europe de l'Est ? Quels pays paraissent particulièrement prêts à coopérer avec la Mongolie ?

Dj. Enkhsaïkhan : Malgré notre intérêt, nos relations avec ces pays ne peuvent se maintenir au niveau qui était le leur auparavant. L'intérêt doit être réciproque. Or, ces pays regardent actuellement non vers la Mongolie, mais vers l'Europe occidentale. Le potentiel de coopération est différent selon les secteurs, et est parfois conditionné par un échange antérieur. Dans l'ensemble, c'est avec les Tchèques, les Polonais, les Hongrois, que nous avons le plus de relations. Et pareillement avec les Ukrainiens et les Kazakhs, qui faisaient autrefois partie de l'Union soviétique.

Anda : Dans vos relations avec l'Asie, privilégiez-vous le Japon ?

Dj. ENKHSAÏKHAN : Nous ne menons pas de politique délibérée dans ce sens. Le Japon prend une part active à notre développement ; il a ses propres intérêts. Sa puis-sance financière et sa technologie sont pour nous une contribution importante. Les deux côtés trouvent un intérêt à ces relations et nous les encourageons donc.

Anda : Envisagez-vous un accès à la mer par la Corée ?

Dj. ENKHSAÏKHAN : En ce qui concerne l'accès à la mer, notre pays a déjà signé des traités avec la Chine et la Russie, en 1991 et 1993. Il existe donc des bases juridiques à ce sujet. Le seul problème est l'application de ces traités. Sur les plans intérieur, économique, financier, comme sur le plan de ses communications, la Russie est en ce moment dans une situation difficile. Récemment, notre pays tend à utiliser plutôt le port chinois de Tianjin plutôt que les ports plus au nord. Géographiquement, c'est plus près.

Anda : Quelle est la nature de vos relations avec Taïwan ?

Dj. ENKHSAÏKHAN : Notre position est claire. Nous considérons que Taïwan est une partie intégrante de la R.P.C., et nous n'avons donc pas de relations politiques avec Taïwan. Nos liens sont d'ordre commercial, culturel et humanitaire.

Anda : La Chine représente-elle un danger pour la Mongolie ? Son poids économique n'est-il pas trop grand ?

Dj. ENKHSAÏKHAN : Notre intérêt, comme je l'ai dit plus haut, est d'avoir des liens équilibrés avec nos deux voisins et, dans ce sens nous développons nos rapports avec la Chine. Nous ne considérons pas qu'il y ait, présentement, de pression économique, mais nous ne nions pas le risque qu'une telle pression puisse se faire jour dans le futur, au fur et à mesure que s'accroîtront nos liens et nous devons en tenir compte dans le développement de nos relations.

Anda : Vos relations avec les Mongols de Chine ?

Dj. ENKHSAÏKHAN : Une bonne partie de nos relations commerciales avec la Chine consistent en fait en commerce frontalier avec la Mongolie-Intérieure, le Xinjiang, le Gansu, et Pékin, pour des raisons géographiques évidentes. Une dizaine de ports frontaliers ont été ouverts. En ce qui concerne nos relations avec les Mongols de Chine, nous souhaitons élargir nos relations avec eux, en particulier au niveau culturel et économique.

Anda : L'état de vos relations avec la Russie ?

Dj. ENKHSAÏKHAN : Ces relations étaient arrivées à un point mort. La Mongolie a diversifié ses partenaires et a regardé dans d'autres directions ; la Russie a vu sa situation intérieure se détériorer et, elle aussi, s'est orientée vers les pays occidentaux. Mais à présent, nos relations se raniment. Pour l'instant, nos importations de pétrole et de produits dérivés se font, il est vrai, exclusivement avec la Russie et, mais très peu, le Kazakhstan. Nous pensons cependant pouvoir les réduire dans les années à venir grâce à l'exploitation et au raffinage du pétrole mongol. Nous serons alors en mesure d'acheter d'autres produits à la Russie avec qui nous aurons toujours, de toutes façons, des échanges importants.

Anda : Quelles sont vos relations avec le Kazakhstan ?

Dj. ENKHSAÏKHAN : Après l'éclatement de l'Union soviétique, la Mongolie a été parmi les premiers pays à reconnaître l'indépendance des anciennes républiques soviétiques comme le Kazakhstan, l'Ouzbékistan, le Kirghistan. Depuis, nous avons établi avec chacune des relations diplomatiques et nous avons restauré avec certaines nos liens anciens. En ce qui concerne le Kazakhstan, nos représentants s'y sont rendus plus d'une fois, le président kazakh est lui-même venu en visite officielle en Mongolie ; nos deux pays ont d'ailleurs signé un traité d'amitié et de coopération.

Outre les relations politiques et économiques, qui ne sont pas négligeables, se pose aussi la question des Kazakhs de Mongolie qui souhaitent s'établir au Kazakhstan, y travailler et, pour certains, s'y marier ; d'autres reviennent en Mongolie. Nous avons signé des accords avec le Kazakhstan concernant la situation de nos ressortissants là-bas pour régler les problèmes qui peuvent découler de ces situations. Ce qui nous préoccupe, c'est leur situation juridique, le traitement qu'ils reçoivent par rapport aux autres étrangers ou aux ressortissants kazakhs ; quant à leurs motifs, ils ne concernent qu'eux.

Nous de disposons pas de chiffres sûrs concernant le nombre de Kazakhs de Mongolie installés au Kazakhstan. Certains avancent le chiffre de 55.000 ; d'autres les évaluent à une dizaine de milliers. Une partie d'entre eux revient, et les départs semblent diminuer.

6 octobre 1995
(interview et traduction : M-D. Even)

Note :

1. Les principes de cette politique ont été définis par le parlement mongol, ou Grand Khural, dans sa résolution n° 56 du 30 juin 1994.