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A propos de ...ReligionsAnda 25 - Avril 1997 L'identité altaïenne : Mythe et réalité (I)par Valeria Micucci
Depuis la perestroïka, la masse qu'on pouvait croire compacte de l'empire soviétique s'est brisée en différents fragments. Aujourd'hui, dans un contexte général de désoviétisation marqué par de graves problèmes économiques et écologiques, chacun des morceaux de l'empire éclaté revendique une identité : dans bien des cas, il s'en forge une sur mesure. Il en est ainsi pour les Altaïens qui habitent la République de l'Altaï de la nouvelle Fédération de Russie. L'identité qu'ils sont en train de se construire, à la suite des derniers bouleversements historiques et politiques, transparaît dans leurs récentes publications. La toute nouvelle revue Kan Altaj , où se retrouvent tous les spécialistes locaux des divers domaines de la culture altaïenne, illustre particulièrement bien les courants qui président à ce renouveau. Notons que la culture altaïenne, jusqu'à présent essentiellement orale, a, dans le silence de l'athéisme imposé par le régime soviétique, mieux survécu que bien des cultures écrites. Paradoxalement, l'écriture est en effet un objet plus manipulable. Aujourd'hui cette culture reparaît au grand jour. Nous tâcherons d'illustrer ce renouveau de l'identité altaïenne restaurée (ou recréée ?) par son intelligentsia, à travers quelques articles significatifs parus dans Kan Altaj.
1. Kan Altaj n° 2, 1996, p. 11 : "Le rattachement de l'Altaï à la Russie", par G. P. Samaev. Dans ce numéro, la revue célèbre le 5e anniversaire de la constitution de la République de l'Altaï au sein de la Fédération de Russie. Cette commémoration replonge les mémoires dans un passé plus lointain, en 1756, date à laquelle les zajsan [chefs de clan] altaïens décidèrent de se soumettre au tsar de Russie.
A vrai dire les Russes, profitant de l'affaiblissement des Oïrates
[confédération de Mongols occidentaux], étaient déjà
présents sur la scène altaïenne depuis la fin du XVIe
siècle. A cette époque, certains groupes de l'Altaï
payaient tribut aux Russes, d'autres aux Mongols, d'autres encore aux
deux. En 1745, la mort de Galdan-Tseren, le khan des Djoungars [autre
confédération de Mongols occidentaux], réactiva les
luttes intestines entre Mongols, ce qui facilita l'agression chinoise
[mandchoue]. Ce fut dans ce contexte que les Altaïens encore soumis
aux Mongols décidèrent, pour échapper à la
Chine des Qing, de payer le tribut aux Russes le 2 mai 1756. Cependant,
ceux qui habitaient les districts de Kos-Agac et d'Ulagan
ne furent englobés dans le territoire russe qu'en 1864, lorsque
Russie et Chine fixèrent leur frontière commune.
Dans le même numéro de Kan Altaj, p. 29, un article de T.M. Sadalova, "Je te lègue mon peuple", nous restitue la même histoire, mais sous un éclairage complètement différent, celui de l'imaginaire populaire. Le prince mongol Sunu-Louzana, plus connu sous le nom de Sunu-le-Preux, à qui avait été prédit qu'il régnerait, est obligé, son frère ayant usurpé le trône, d'aller chercher refuge en Russie, auprès des Kalmouks de la Volga (sa mère était la fille d'un important khan kalmouk). A la cour de la "Tsarine vierge" [en altaïen : Bala-Kaana, sans doute Elisabeth, fille de Pierre le Grand qui régna de 1741 à 1762], le prince attire l'attention par ses prodiges : - il soulève une cloche que personne avant lui n'avait pu ébranler, - en sa présence, le thé se transforme en glace dans la tasse de la tsarine, - à la prière de la tsarine, il combat les serpents qui occupaient la ville ; au moyen d'une pierre magique, il les défait tous sauf un, qui se réfugie dans une grotte. Il lutte avec ce dernier mais, au cours du combat, l'un des siens le reconnaît et s'étonne de le voir se battre pour la tsarine, ce que leur peuple n'a jamais fait auparavant. Notre héros lui fait alors jurer de n'en rien révéler à la tsarine. Selon les versions, il épouse ou non la tsarine, mais, de toutes façons, ils ont des enfants - et de ce fait, il figure comme fondateur de la lignée des Romanoff. Vient le moment pour le héros de quitter la tsarine et leurs enfants, car sa mission est de restaurer la puissance du khanat oïrate. Alors même que la tsarine l'implore de rester, il s'en va, lui disant : "Je te confie mon peuple, garde-le jusqu'à ce que je revienne. Il doit pouvoir garder sa foi. N'y prélève personne pour la guerre." A ses fils, il recommande de ne pas laisser le serpent à tête dorée s'élever au-dessus de leur trône, de crainte de le perdre. A son peuple, il conseille de conserver sa foi jusqu'à son retour. Il fait encore toute une série de prophéties qu'on s'amuse encore à interpréter de nos jours. C'est pourquoi aujourd'hui, dans les villages de l'Altaï, les vieillards
disent encore : "Nous sommes le peuple de Sunu, c'est lui qui nous
a amenés au tsar russe". 3. Dans Kan Altaj n° 2, 1994, pp. 13-14, de l'article de D.S. Likhatchev, "La culture est née dans les entrailles de la religion et y est restée liée durant des millénaires", il faut retenir la thèse assez originale selon laquelle le chamanisme - que les Altaïens appellent kam jan, mot à mot "la foi du chamane" - est conçue de nos jours comme la plus ancienne expression de création poétique, née d'une synthèse entre musique, danse, paroles et prières qui composaient les anciens rituels chamaniques. L'auteur renvoie, pour cette thèse, à l'ouvrage en langue russe de N.A. Baskakov et N.A. Jamova, "Les mystères chamaniques du Gorno-Altaï".
4. Dans Kan Altaj n° 1, 1995, pp. 2-3, A. Surazakov s'intéresse, dans "La voix de l'éternité", à l'épopée héroïque. Les Altaïens d'aujourd'hui perçoivent leur passé historique dans un temps pseudo-mythique. Les vestiges disséminés un peu partout dans leur république - les gravures rupestres figurant des créatures imaginaires ou des animaux bien réels, les kourganes et leurs hautes stèles funéraires - leur évoquent ce qu'ils considèrent comme leur âge d'or. Toute la connaissance du passé est confiée au folklore, plus particulièrement à l'épopée. C'est chez elle qu'il faut rechercher normes morales et éthique. L'art du barde est conçu comme un don, terme employé également pour désigner le don chamanique. Les possesseurs de ce don précieux sont des élus qui se distinguent du commun. Leur prestige fait d'eux des objets de vénération. Aux bardes la mission de garder vivant le lien avec le passé mythique. Ce sont les gardiens de la culture altaïenne ; c'est par leur chant qu'elle est restituée au peuple. Il semble que le lien si intime que les Altaïens entretiennent avec leur propre culture vient du fait qu'ils ont perçu celle-ci comme trop souvent outragée, menacée d'extinction, ou bien dénaturée par une transcription en une langue allogène (le russe). En effet, les Altaïens ont tendance à rejeter toute tentative de manipulation de leur patrimoine culturel. Ils se montrent intransigeants vis-à-vis de tout ce qui concerne leur langue, qu'il faut préserver des influences destructrices. Elle est en effet inséparable de toute une grammaire gestuelle, et paroles comme gestes sont l'objet d'interdits dont la transgression peut entraîner des maladies. Les bardes actuellement se comptent sur les doigts de la main. Le plus
renommé est Alekseï Grigorevitch Kalkin. Personnage adulé,
il est le sujet d'études d'universitaires locaux qui légitiment
son culte auprès de la population. Cette vénération
s'est manifestée, entre autres, lors de la commémoration
nationale de son 70e anniversaire et par l'organisation de festivals qui
ont donné lieu à des compétitions entre bardes. C'est
un véritable mythe vivant dont la modestie et la simplicité
sont à prendre en exemple, lui dont la mémoire imposante
abrite les 7738 strophes en vers chantés du Madaj-Kara.
Sa version de cette épopée a récemment fait l'objet
d'une édition scientifique.
5. Un autre article du même auteur (pp. 3-5), détaille la biographie du barde A.G. Kalkin. Celui-ci a hérité son art de son père, lui-même barde. Ensuite, d'autres bardes éminents de l'Altaï ont influencé son parcours artistique. Autre élément qui a frappé l'imagination populaire, parce qu'il est conforme à l'archétype du barde, le fait que Kalkin commence à devenir aveugle vers l'âge de onze ans. Bien que l'auteur de l'article ne s'attarde pas sur cet épisode, il faut remarquer que, selon la croyance populaire, une mauvaise vue est un signe d'élection à la mission de chanter le passé mythique, la marque distinctive qui légitimise le barde. La description de l'apprentissage de Kalkin jusqu'à l'épanouissement de son art en une expression personnelle est détaillée dans l'article : le petit Kalkin grandit en écoutant son père lui raconter des extraits de contes héroïques ou bien en l'écoutant chanter les épopées devant le nombreux public qui se réunissait chez eux. Quand le père s'aperçut des aptitudes de l'enfant, il décida de l'instruire. Il lui répétait alors à plusieurs reprises les mêmes passages d'une épopée, tandis que l'enfant s'essayait d'abord à les réciter tels quels puis à ajouter et à agrémenter à sa guise, improvisation qui forme une part essentielle de l'art du barde. On peut mettre en évidence trois étapes dans cet apprentissage : Kalkin commença par déclamer en prose ce qu'il avait entendu de son père, puis il y ajouta le chant, émis d'une voix gutturale qu'on acquiert seulement après de longues années d'entraînement, enfin, il s'accompagna au topsuur [voir illustration en dernière page].
6. Toujours dans le même numéro de Kan Altaj, on trouve p. 12, un article d'un autre auteur, T.M. Sadalova, intitulé "Les trois mondes du barde". Si l'intelligentsia locale joue un rôle important dans le processus visant à faire de Kalkin un personnage charismatique en donnant à son uvre une épaisseur philosophique, la folkloriste altaïenne Sadalova l'inscrit, elle, dans l'atmosphère spirituelle traditionnelle, celle qui subsiste encore dans la mentalité des gens des campagnes. Elle dévoile, à travers les déclarations du barde, toute une conception de l'autre monde, un monde dans lequel Kalkin se sentirait un peu comme chez soi. En effet, quand il rêve, il n'est pas dans l'Altaï, mais dans le "fond" du ciel. Selon Sadalova, Kalkin fait allusion ici au Ciel Bleu, Kök Tengri, familier des anciens Turcs. On distingue trois mondes : les deux premiers sont l'Altaï illusoire (tögüncik), dans lequel nous vivons avec nos joies et nos douleurs, et l'Altaï authentique (cyn), qui est éternel et où retentit toujours le chant de Djangar [le héros de la plus grande épopée des Mongols occidentaux]. Kalkin, qui a le privilège de fréquenter ces deux mondes, serait donc en contact avec les esprits du passé, c'est-à-dire les ancêtres. Ce statut des ancêtres est si sacré à ses yeux qu'il explique la fureur qui l'a saisi au musée de l'Ermitage lorsqu'il découvrit, dans la salle d'exposition où il devait chanter, les vestiges provenant du site de Pazyryk. De même, Kalkin s'oppose à la modification du paysage naturel de l'Altaï. Il dit qu'il n'y faut rien construire car il a entendu dire que là est caché le nombril du monde (jerding kindigi), et que, si l'on y touche, un déluge s'ensuivra. En outre, comme le mont Belukha [point culminant de l'Altaï à 4506m] et le lac Teleckoje sont envahis par les touristes, et que la rivière Katun est l'objet de travaux hydrauliques, seuls subsistent comme remparts sacrés de l'Altaï le Jüc-Sümer, l'Altyn Köl et le Kadyn. Ainsi, l'esprit-maître de l'Altaï, exproprié, doit désormais chercher abri ailleurs. Ceci reste invisible au com-mun des mortels, mais non au "troisième il" prophétique de Kalkin auquel ont recours les savants eux-mêmes. Sadalova regrette que le pouvoir "extra-sensoriel" de Kalkin ne soit pas plus répandu. Sinon, on n'aurait pas permis que soit violée la sépulture de la "princesse de Ukok", et sa dépouille emportée loin de sa patrie. Voici ce que disait Kalkin de cette princesse dont la sépulture a été découverte récemment : "L'âme de cette princesse réside déjà depuis longtemps dans le royaume de Ülgen, mais dans son tombeau, il y a une force qui lui permet de se protéger de ceux qui le violent". (Je précise que lors de mon séjour sur le terrain, j'ai remarqué que les Altaïens évitent de faire halte, surtout le soir, à proximité des kourganes, même si les fouilles y sont très anciennes, car, disent-ils, il ne faut pas déranger les morts.) Le troisième monde est celui des héros (baatyr) chantés par Kalkin. Les bardes de jadis étaient capables de chanter l'épopée sept jours et sept nuits d'affilée, parce qu'ils étaient en contact avec l'esprit-maître de l'Altaï, lequel aimait bien les écouter mais pouvait aussi les punir cruellement de leurs erreurs d'exécution. Comme les chamanes, ces bardes avaient le pouvoir de se transformer en héros et pouvaient raconter soit en tant que témoins, soit en tant que protagonistes, ce qui se passait dans l'épopée. Selon Sadalova, Kalkin possède cette aptitude, et est donc en contact avec l'esprit-maître de l'Altaï. (suite et fin dans Anda 26)
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