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 Anda 28 - Janvier 1998

Au monastère d'Amarbayasgalant

par Jacqueline Thevenet

Travaux d'approche

Depuis 1992, après la lecture de l'article d'Anne Chayet et de Corneille Jest sur Le Monastère de la Félicité tranquille , je rêvais de m'y rendre. Que ne ferait-on pas pour recevoir une leçon de "félicité tranquille", autrement dit de calme bonheur, ou de paisible béatitude ?

Eh bien ! ce rêve s'est réalisé l'été dernier, grâce à "Orients" qui -- perle rare - avait mis cette visite à son programme. Seulement voilà, même en Mongolie, le bonheur, cela se mérite.

Les guides touristiques vous annoncent qu'Amarbayasgalant se trouve à 278 km au nord-ouest d'Oulan-Bator mais qu'il est préférable de s'y rendre au départ de Darkhan, la deuxième ville du pays (90 000 habitants et quelques hôtels), elle-même située à 219 km au nord d'Oulan-Bator. On n'a plus alors que 150 km environ à parcourir pour atteindre le monastère.

Sachez toutefois, bonnes gens, qu'actuellement en Mongolie, dès qu'on s'éloigne un peu de la capitale, les routes dites asphaltées sont trouées de nids de poule entre lesquels le chauffeur doit sans cesse virevolter, que des pistes de terre battue succèdent très vite aux dites routes, puis la steppe aux pistes. Et pas n'importe quelle steppe, du moins au mois d'août : gonflée par les pluies de juillet et donc souvent marécageuse, prête à enliser d'un coup sec (un comble, en terrain mouillé !) votre minibus bien-aimé, son chauffeur-équilibriste, huit malheureux européens et une non moins malheureuse accompa-gnatrice mongole.

Bref, après quelques détours pour trouver une pompe à essence en fonction, le franchissement du pont de bois sur l'Orkhon, un pique nique exquis dans l'herbe folle et les inévitables arrêts-photo, vous arrivez plutôt moulu après 5 heures de route en temps réel (moyenne : 30 km/h) dans la large vallée de l'Iben, entre Orkhon et Selenghe, à 2 000 mètres d'altitude, au pied du mont Bürün-Khan, dans le massif du Khentii.

Et là, tout au fond, comme minuscule dans l'immensité du site, "le" monastère brillant de tous ses ors et de ses tuiles vernissées dans la douceur du soleil couchant.

Quelques tours de roue encore et vous êtes à ses pieds, pressé de le voir, de le photographier, d'y pénétrer... Halte-là ! Un soi-disant gardien, qui n'a de gardien que la casquette d'un quelconque musée Grévin, entend protéger l'accès à "son" parking : comprenez l'étendue d'herbe autour du mur d'enceinte où ne se voient ni véhicule, ni cheval, ni être humain, pas même une vache ou un mouton. Grandes palabres entre nos deux dévoués Mongols et ce sinistre personnage, qui prétend en outre nous interdire toute photo, même de l'extérieur du monastère, et retire à notre chauffeur son permis de conduire ! Bref, passons... Une demi-heure après, nous pénétrons quand même dans le monastère après avoir dûment payé notre droit d'entrée à un "vrai" gardien et négocié le prix des photos à prendre au flash à l'intérieur.

 

Un peu d'histoire

Amarbayasgalant a été érigé au XVIIIe siècle, par la volonté de trois empereurs mandchous successifs : Kangxi (dates de règne : 1662-1723) qui en aurait conçu le projet en 1722, peu avant de mourir, Yongzheng (1723-1736) qui en assura le financement et la construction tout au long de son règne, Qianlong enfin (1736-1796) qui eut l'honneur de présider à son achèvement et à sa dédicace peu après son accession au trône.

Le but avoué de l'opération était de rendre hommage au premier Jebstundampa-khutukhtu de Mongolie, l'Öndör-ghegheen Dzanabadzar, né en pays khalkha en 1635, mort à Pékin en 1723, celui que les européens qualifièrent par la suite de "premier bouddha vivant d'Ourga", encore qu'Ourga n'existât point encore à l'époque. Mais la motivation réelle, plus cachée et subtile, des empereurs, était de signifier par ce monument grandiose la main-mise du pouvoir mandchou sur la religion bouddhiste tibétaine telle qu'elle se pratiquait en Mongolie depuis le siècle précédent et, du même coup, d'éliminer d'autres influences étrangères et toute velléité d'indépendance des Mongols eux-mêmes.

Le personnage à qui le monastère fut dédié - nous l'écrirons désormais "Zanabazar" pour simplifier - était un gengiskhanide de pure souche, descendant du célèbre prince khalkha Abdaï-khan (1554-1588) à qui l'on doit la construction d'Erdeni-dzuu en 1586. Dès l'âge de trois ans on crut reconnaître en lui la réincarnation d'un saint personnage tibétain, Taranatha (1575-1634), qui venait de mourir et on lui fit prononcer ses premiers voeux à quatre ans. C'est alors que l'enfant reçut un nom monastique tibétain dérivé du sanscrit "Jnanavajra" qui, plus tard, fut transformé en "Zanabazar".

Parti au Tibet à l'âge de quinze ans pour y recevoir les enseignements du panchen lama et du dalaï lama, Zanabazar revint au pays quatre ans plus tard et, malgré son jeune âge, fonda dans la région des monts Khentii un grand monastère itinérant, Ikh Kuriy-e , une "grande enceinte". La religion tibétaine connut dès lors en Mongolie un essor remarquable, soutenu, il est vrai, par une floraison d'uvres savantes et artistiques dues à Zanabazar et à ses disciples.

Mais - et c'est ici que nous en revenons à notre sujet - les Mongols du XVIIIe siècle ne pouvaient se passer de la tutelle mandchoue. En 1688, pour échapper aux attaques des Dzoungars (Mongols occidentaux), Zanabazar chercha refuge à Pékin auprès de l'empereur Kangxi et dut accepter de signer, trois ans plus tard, de concert avec les princes khalkhas, la convention de Dolon Noor qui consacrait la soumission complète de la "Mongolie Extérieure" au pouvoir mandchou.

A partir de cette date, Zanabazar se rendit souvent à Pékin. Il s'y trouvait dans le courant de l'hiver 1722-1723, au moment où l'empereur, précisément, conçut le projet de faire bâtir pour lui en pays khalkha un monastère fixe et prestigieux, tel un "sceau impérial apposé sur la terre mongole soumise" . Mais Kangxi mourut au cours de ce même hiver. Zanabazar assista à ses funérailles et à l'avènement de Yongzheng. Puis lui-même mourut, à l'age de 88 ans, dans sa résidence du temple Jaune au nord de Pékin.

Yongzheng, dans la 5e année de son règne (1728), décida de mener à bien l'uvre projetée par son prédecesseur et, pour ce faire, préleva sur le trésor impérial la somme considérable de 100 000 liang d'argent. Le monastère serait donc, non plus une résidence pour l'Öndör-ghegheen, mais un mémorial destiné à abriter sa dépouille. Et on le bâtirait à l'endroit où se trouvait l'Ikh Kuriy-e (itinérant) au moment de sa mort, cinq ans auparavant.

 

"Amur" et "Bayasqulangtu" : tels étaient, dit-on, le nom d'un petit garçon et d'une petite fille que les envoyés de l'empereur trouvèrent sur le terrain quand ils vinrent choisir l'emplacement adéquat. Ainsi serait né le nom d'"Amarbayasgalant". Mais on peut préférer, comme nous l'écrivions au début de cet article, remonter à la signification même de ces deux prénoms : "tranquille (amar) et "félicité" (bayasgalan)..

Les travaux durèrent huit ans et Yongzheng n'en vit pas l'achèvement. C'est à son quatrième fils et successeur, Qianlong, que revint l'honneur d'inaugurer, dès la première année de son règne (1736) le grand monastère sédentaire des Khalkhas et d'y faire ériger la stèle dédicatoire que l'on y voit encore. Et c'est en 1778 seulement, quand l'Ikh Khuriy-e fut définitivement fixé sur les rives de la Toula , que la dépouille de Zanabazar fut transportée à Amarbayasgalant.

 

Et aujourd'hui ?

Tout au long du XIXe siècle, le monastère de la Félicité tranquille continua d'abriter une importante communauté, quelque huit mille au début du XXe siècle, selon Chayet-Jest , répartis en six groupes ou aïmag, ayant chacun leurs temples, de part et d'autre de la partie centrale. Les persécutions de 1937 n'ont laissé subsister que cette partie centrale (et un temple d'aïmag) que l'on voit encore aujourd'hui et dont le gouvernement mongol a entamé la restauration en 1977, aidé depuis lors par l'Unesco.

Le plan d'ensemble du monastère est de type chinois même si, au dire des spécialistes, certains détails laissent percevoir des influences mongoles et tibétaines .

Le mur d'enceinte mesure 207 m du nord au sud et 170 m d'est en ouest. Haut de 3 m, il est percé de cinq portes : trois au sud (au milieu et de part et d'autre du mur-écran), une à l'est et une à l'ouest. Les édifices occupent quatre cours successives, chacune étant surélevée par rapport à la précédente : dans la première se trouvent la tour de la cloche, la tour du tambour et le temple du sceau ; dans la deuxième, les pavillons des stèles (notamment celle de la dédicace de Qianlong) et la grande salle d'assemblée ou tsogtchin; dans la troisième et la quatrième divers temples dont la liste est reprise sur la légende ci-contre, notamment le labrang et le temple qui abrite la dépouille de Zanabazar.

 

Pour qui visite les lieux, le plus touchant est peut-être, sous l'auvent de la salle d'assemblée, un petit stupa de fer, couvert d'écharpes de prière multicolores et qui date, dit-on, des origines. Et puis, tout au fond de cette même salle, dans une sorte de chapelle latérale, une statuette représentant Zanabazar et vêtue, elle aussi, d'écharpes et de soieries.

Les autres statues et uvres d'art bouddhiques, dues à Zanabazar ou à ses disciples - celles du moins qui ont échappé aux razzias des années 30 - ont été transférées dans les musées d'Oulan Bator où l'on peut les contempler à loisir. Bon nombre d'entre elles avaient été prêtées au musée Guimet de Paris lors de l'exposition "Trésors de Mongolie" en 1993-1994 .

Mais sur place, et la vue in situ reste irremplaçable, ce qui frappe le plus c'est l'ensemble des édifices, leur enchaînement dans cette perspective qui fuit vers la montagne, une harmonie des lignes, une grâce des formes, la beauté singulière du lieu.

Le culte a repris ici depuis 1990, assuré par une vingtaine de moines qui ont pour supérieur, non un "réincarné", mais un lama de haut rang formé à Dharamsala, dans l'entourage du dalaï lama. Au moment où nous quittions les lieux pour aller passer la nuit dans un camp de touristes, à 6 km de là, nous avons croisé un camion rempli de jeunes garçons rieurs: une relève assurée ?

Je ne vous raconterai pas notre retour, le lendemain, sur Oulan-Bator. Même topo qu'à l'aller, mais en ordre inverse : d'abord la steppe, puis la piste, puis la route - et une centaine de kilomètres en plus.

Mais qu'est-ce que cela, quand on a dans son cur un petit morceau de calme bonheur ?

 

Bibliographie sommaire

CHAYET (Anne) et JEST (Corneille), "Le Monastère de la Félicité Tranquille, fondation impériale en Mongolie", Arts asiatiques - Annales du musée Guimet, XLVI, 1991, p. 72-81.

DARS (Sarah), "L'Architecture mongole ancienne", Etudes mongoles 3, 1972, p. 159-198.

POZDNEYEV (A.M.), Mongolia and the Mongols, Bloomington, 1961 (traduit du russe).

SER-ODJAV (Namsraïn), "Trésors de Mongolie", Le Courrier de l'Unesco, mars 1986, p. 30-37.

Trésors de Mongolie, XVIIe - XIXe siècles, Paris, Musée national des arts asiatiques Guimet, 1993 (catalogue d'exposition : articles de Fr. Aubin, D. Ddashbaldan, G. Beguin et E. Alexandre).

Undur Geghen Zanabazar, Ulaanbaatar, 1995 (en mongol + résumé en anglais, p.129-141).

 

N.B. Nous remercions M. Corneille Jest, Directeur de recherches au CNRS, et les éditions Lonely Planet/France de nous avoir autorisée à reproduire le plan et la carte qui figurent dans cet article.