|
|
|
A propos de ...
Religions
Anda 33-34 - Avril-Juillet 1999
Le tsam mongol à l'Abbaye des Prémontrés
par Gaëlle LACAZE
 |
C'est à l'initiative du Théâtre de la Manufacture
de Nancy et de son directeur Charles Tordjman, et du Centre Pouchkine
fondé dans cette même ville par Alexandre Cavalli,
que les moines du monastère de Gandantegtchinlen d'Oulan-Bator
sont venus présenter du 30 avril au 5 mai , dans le cadre
de "Passages", le festival des théâtres de
l'est de l'Europe qui se tient chaque année en Lorraine,
les danses bouddhiques tsam.
Gaëlle Lacaze, doctorante en ethnologie et membre d'Anda,
a pris part à l'élaboration du projet et accompagné
les moines du Gandan pendant leur séjour, à la fois
comme traductrice et comme spécialiste des traditions mongoles.
Dans les pages qui suivent, elle nous fait partager ses connaissances
sur la question et les riches heures vécues lors de cet événement
d'une portée exceptionnelle, tant par ses protagonistes -
une communauté de lamas mongols, dont certains fort âgés,
en plein renouveau se déplaçant pour la première
fois à l'étranger - que par son objet : l'exécution
de danses religieuses dont la tradition s'était brutalement
interrompue en 1937, lors des années noires de la répression
communiste.
|
Le tsam (1) désigne un ensemble
rituel de danses sacrées exécutées avec des masques.
Elles sont le fruit d'un héritage bouddhiste et d'une rencontre
avec des croyances chamaniques tibétaines et mongoles. Le tsam
n'est pas un art, mais un acte rituel (2). Il
est précédé et suivi de longues méditations,
de nombreuses prières. Le tsam est, par bien des aspects,
en relation avec les pratiques méditatives du bouddhisme tantrique
fondé sur la perfection de la pratique. Les personnages de ces
danses sont des divinités qui représentent le faste des
aspirations et des passions humaines. Imitant une divinité titulaire
et protectrice, les mouvements du corps de l'officiant lui permettent
de se libérer du monde. Sa signification, son processus de réalisation,
les mouvements de jambes, les positions de mains, les circumambulations,
les sauts, toutes les gestuelles et composantes du tsam le rattachent
à une offrande rituelle.
Ces danses ne sont pas récréatives et relèvent d'incantations
secrètes (dharani). Les chorégraphies et les mises
en scène du tsam sont des sujets religieux du bouddhisme
lamaïque. Elles visent à orienter le corps, les paroles et
les pensées des êtres de l'univers vers le chemin du nirvana.
L'incantation secrète que ces danses figurent implique une relation
avec l'au-delà en vue d'assurer une renaissance supérieure,
apaiser l'inquiétude des tourments à venir et enfin purifier
les obstacles de la vie personnelle.
L'exécution des danses doit correspondre parfaitement au règles
du canon du tsam, car tout écart pourrait nuire à
l'efficacité du rituel. Les danses du tsam sont destinées
à répandre le bonheur, à apaiser les querelles, les
conflits, les guerres et les tourments du monde terrestre.
Elles ont aussi pour but symbolique de calmer les éléments
déchaînés de la création, d'exterminer les
mauvaises influences. En obligeant les divinités courroucées
à renouer le serment qu'elles ont fait de protéger le bouddhisme,
ces danses rituelles doivent permettre de trouver la prospérité
en un espace-temps déterminé. Les divinités dangereuses
réactualisent alors leur rôle de Protecteurs de la doctrine.
Elles donnent aux croyants l'accès à la sérénité
et à la paix.
Une longue histoire
"Mystères" religieux de tradition indo-tibétaine,
les danses masquées du tsam sont apparues à la fin
du VIIIe siècle dans les monastères tibétains. Selon
A. Kamura, c'est à la fin du XVIIe siècle qu'elles ont été
introduites en Mongolie. Pendant près d'un siècle, explique-t-elle,
les chorégraphies originelles ont été réécrites
par les érudits religieux mongols ; au contact de la littérature
orale, des techniques musicale et picturale mongoles, les chorégraphies
du tsam importées du Tibet se sont enrichies d'une créativité
propre. Ces chorégraphies modifiées et adaptées ont
été dansées dans les différents monastères
de Mongolie avant de donner naissance au tsam de Khüree (3) ou Grand tsam.
Parmi les danses élaborées à partir des préceptes
religieux du bouddhisme tibétain où se mêlent des
croyances populaires locales, celle d'Erlig Nomiin-khan (Yama, aussi appelé,
d'après son nom tibétain, Damdin-Tchoïdjoo) est la
plus significative ; le personnage du Vieillard blanc fait lui aussi sa
première apparition dans le tsam mongol. Le Grand tsam
, qui est dédié à Erlig, se distingue par la richesse
de ses costumes et de ses masques. C'est la forme la plus sacrée
et la plus orthodoxe des danses masquées du bouddhisme mongol.
Ce "Grand tsam" est organisé pour la première
fois en Mongolie en 1811, sous le IVe Jebtsoundamba (1755-1813), qui en
fixe la tenue annuelle au neuvième jour du dernier mois d'été.
Si le tsam est avant tout une cérémonie religieuse
bouddhiste, il contient également des éléments politiques.
Le pouvoir en place l'utilisa pour légitimer, ou non, certaines
actions. Son organisation chaque année au niveau national était
une prérogative étatique, répondant aux préceptes
du canon bouddhique et visant à assurer le bonheur des êtres
vivants tout au long de l'année.
Au début du XXe siècle, chaque monastère organisait
ses danses, mais après 1937, aucun tsam n'est plus dansé.
Les activités religieuses, parmi lesquelles le tsam, ont
en effet été réprimées par le gouvernement
de la Mongolie populaire. Entre 1811 et 1937, le Grand tsam a été
dansé 126 fois. Au printemps de cette année 1999, c'est
une partie de ce Grand tsam qui a revu le jour.
Etapes de reconstitution
Si l'idée d'une reconstitution du tsam mongol est acceptée
dans les années soixante-dix par les autorités mongoles,
il faut attendre les années quatre-vingt pour que ces danses connaissent
un renouveau en Mongolie. A cette époque, elles sont rarement effectuées
en tant que rituel religieux, dans le cadre d'un monastère, mais
font surtout l'objet de spectacles artistiques et folkloriques. L'aspect
spectaculaire de ces danses masquées favorise leur théâtralisation.
L'une des conséquences du processus de folklorisation du tsam
est la réduction du temps de son déroulement, ramené
à la durée d'une pièce de théâtre. Traditionnellement,
le temps imparti à l'exécution de ces danses était
relatif à l'ampleur de la cérémonie. Dans un spectacle,
la durée doit se plier à d'autres impératifs.
Aux côtés des artistes, les folkloristes participent aussi
à ce renouveau du tsam en soulignant son caractère
identitaire. À ce titre, le film documentaire "Le tsam
mongol", réalisé en 1989 par Tchimed et portant sur
la forme ancienne du tsam d'Ikh Khüree, est révélateur.
Il a bénéficié des conseils avisés du vénérable
lama Sereeter, l'un des deux derniers moines encore vivants à avoir
pris part aux danses du tsam dans sa jeunesse, et de ceux de l'ethnologue
Kh. Nyambuu, disparu l'an dernier.
Aujourd'hui encore, le caractère de renouveau est présent
dans les danses du tsam. Par son efficacité symbolique de
purification, ce rituel joue le rôle de support des représentations
identitaires actuelles de la "mongolité". Du fait que
le tsam doit comporter une part d'efficacité symbolique,
et que celle-ci est, à plus d'un titre, représentative de
la légitimité du pouvoir en place, il paraît difficile
de rénover une tradition de petit tsam, et, logiquement,
les efforts des monastères mongols se sont tournés vers
le rétablissement du tsam par excellence, c'est-à-dire
le Grand tsam de Khüree.
De manière plus générale, la tendance actuelle dans
ce domaine consiste à appliquer les règles traditionnelles
d'exécution telles qu'elles sont restituées par différents
manuscrits ou documents historiques. Par exemple, en 1982, s'est tenue
à Labrang (chin. : Xiahesi, au Gansu, RPC), monastère dont
les danses étaient réputées, une réunion d'experts
du tsam présidée par le panchen lama : il s'agissait
de préparer un texte établissant de façon stricte
la sélection des moines- danseurs, et d'éviter ainsi la
sécularisation des danses. Ce texte sert aujourd'hui de base au
projet de restauration du tsam au monastère de Gandan.
Etat des lieux
Depuis le décret du 23 mars 1994 qui reconnaît le bouddhisme
comme l'une des religions officielles de la Mongolie, le projet de reconstituer
le tsam n'a pas tardé à se mettre en place. A l'initiative
des lamas responsables du monastère de Gandan, suivis par l'ensemble
des monastères de Mongolie, et avec l'approbation du dalaï-lama
qui a suivi de loin la reconstitution de ce rituel tibéto-bouddhique
au Gandan, la partie centrale du tsam d'Ikh Khüree, le Grand
tsam d'été, a revu le jour en 1999. La restitution
en a été confiée aux vénérables Dandzan
et Sereeter par les véritables initiateurs de cette recons-titution,
les érudits des monastères. Le dalaï-lama a certes
fourni des conseils appréciables, mais la décision de restaurer
la cérémonie du tsam, ainsi que l'établissement
du programme de travail, ont été le fait des responsables
et érudits des grands monastères mongols. Les conditions
d'exécution du tsam ont été débattues
lors d'une réunion, faisant suite à celle de Labrang, qui
a rassemblé les responsables de tous les monastères mongols,
soit une centaine de lieux accueillant au total près de 4000 lamas.
Les efforts conjugués des lamas érudits, des moines-danseurs
survivants, et des moines-artistes ont permis de faire renaître
cette cérémonie éteinte depuis 60 ans.
Le tsam se danse en musique, au son des cymbales, tambours, trompes
tibétaines en fémur ou en acier et trompes longues. Ces
instruments étant utilisés en temps ordinaire, la restitution
de l'accompagnement musical a causé moins de soucis que la chorégraphie.
Il a pourtant fallu que les musiciens réapprennent le rythme à
quatre temps aux allures de mantra tibétain "zhig, ni sum,
shi".
Les principales difficultés matérielles concernaient les
masques et les costumes. Le ministère de la Culture avait demandé
que les masques du tsam soient restitués aux monastères,
mais la sortie des pièces authentiques des musées rencontrait
des oppositions. Leur état de conservation était un autre
facteur d'inquiétude.
Un "passage"
C'est finalement grâce à la curiosité et à
l'audace de deux hommes, l'un directeur d'un centre culturel , l'autre
d'un centre d'art dramatique, que le projet a pu se réaliser. Pour
aider les lamas du monastère de Gandantegtchinlen a faire connaître
le tsam en France, le Théâtre de la Manufacture les
a invités à se produire dans le cadre du festival "Passages",
et a activement financé la confection de nouveaux masques à
partir des originaux des musées. Cette aide de l'Occident a accéléré
la reconstitution de ce rituel qui, dans d'autres circonstances, aurait
certainement mis davantage de temps à voir le jour.
Assuré d'une collaboration pour le printemps, chacun a travaillé
jour et nuit depuis septembre pour aboutir à cette reconstitution.
Les jeunes moines ont répété sans arrêt les
mouvements sacrés de la divinité qu'ils représentent.
Les vénérables lamas se sont plongés dans la lecture
et l'assimilation des textes sacrés du tsam, les mantras
destinés à chacune des divinités présentes
sur l'aire de danse. Parmi les deux cents lamas initiés à
ces chorégraphies, seuls les meilleurs ont été sélectionnés
pour présenter en France cette première reconstitution du
tsam de Khüree. La première représentation devait
nécessairement avoir lieu en Mongolie, et devait donc être
organisée avant le départ pour la France. Le pari fut tenu
le 16 avril dernier, si bien tenu même, qu'il neigea pendant l'accomplissement
du rituel . Or, en Mongolie, la pluie est synonyme de richesse et de renouveau
des pâturages.
Ce sont les costumes conservés dans les musées d'Oulan-Bator
qui ont servi lors de l'exécution de la cérémonie
du 16 avril, première réanimation des divinités bouddhiques
après 60 ans de sommeil. Les quarante moines du monastère
de Gandan sont donc arrivés l'esprit serein pour éclairer
le festival "Passages" du théâtre de la Manufacture.
Le Grand tsam aux Prémontrés
|
 |
| Du 26 avril au 8 mai, les robes safrans des moines de Mongolie ont
ensoleillé la région, de Metz à Nancy. La cérémonie
du Grand tsam à l'abbaye des Prémontrés
de Pont-à-Mousson, sur les bords de la Moselle, n'était
qu'une petite partie de celle d'Oulan-Bator, puisqu'elle ne comportait
que la section concernant Erlig Nomiin-khan et les divinités
de sa suite, soit environ 35 moines-danseurs. Ceci explique pourquoi
un certain nombre de divinités, tels le fameux Vieillard blanc,
les esprits-maîtres des quatre montagnes alentour, les deux
héros ou encore le Corbeau n'était pas représenté
à l'abbaye des Prémontrés. |
La première exécution, le 30 avril, dura en fait plus de
trois heures, et les organisateurs du festival ont insisté pour
limiter le temps d'exécution des chorégraphies. Devant la
nécessité de ramener à deux heures les cinq heures
du rituel , les lamas ont dû faire des choix. Comme toujours, les
commanditaires de la cérémonie décident de l'ampleur
du rituel. Les impératifs techniques imposant une limitation de
temps, le vénérable Dandzan, maître de danse (tchambon
, tchamban) a décidé de supprimer l'entrée
des "chapeaux noirs" (chanag) qui ne seraient plus représentés
que par le seul tchambon, le plus vénéré des
"chapeaux noirs", le maître de danse assis en son centre,
le représentant de Yamântaka). Les "chapeaux noirs"
n'ont pas pénétré sur l'aire en couple, mais ont
fait leur apparition à l'entrée de toutes les divinités
réunies, lors du final du rituel dédié à Erlig.
De plus, la prière qui clôture la cérémonie
a par la suite pris place dans la salle de prière de l'abbaye,
le "petit Gandan", plutôt que sur la place de danse.
Sens et particularité
Le tsam d'Erlig à Khüree est directement inspiré
du tsam du monastère tibétain de Tashilhumpo. Il
se serait constitué à partir des spécificités
du "tsam-qui-saute", également organisé
au Népal, au Bouthan et au Sikkim. Le grand tsam était
dansé de l'aube au coucher du soleil par plus de 120 moines. Il
se caractérisait par l'arrivée à la fin de la divinité
protectrice Otchirvani.
Que ce soit au Tibet ou en Inde, cette divinité est le "maître
des secrets". En Mongolie, elle est le personnage principal du tsam
de Khüree. Traditionnellement, chacun dansait devant ce Protecteur
de la doctrine qui indiquait la direction vers laquelle la méditation
devait être orientée. La divinité Otchirvani caractérise
ce tsam, et son arrivée finale est propre à ce dernier.
Tout au long de la cérémonie, une thanka de cette
divinité est placée au nord de la place de danse. Néanmoins,
le personnage d'Otchirvani n'apparaît dans les danses qu'après
la circumambulation du lieu par toutes les autres divinités. Dans
l'abbaye des Prémontrés, son image dominait la place du
rituel.
Erlig Nomiin-khan, la divinité à qui est dédié
le tsam de Khüree, est le dernier à apparaître
sur la place, après avoir été appelé 360 fois.
Cette divinité terrible est le gardien du karma ; elle choisit
la renaissance de chacun en fonction des mérites et péchés
accumulés. Il est figuré avec une tête de taureau
et tient un sceptre d'os humain surmonté de trois crânes
dans la main droite. C'est cette partie du tsam consacrée
à "Erlig accompagné de son escorte" qui a été
dansée à Pont-à-Mousson, cinq soirs de suite (les
30/04, 1/05, 2/05, 4/05 et 5/05).
L'expulsion rituelle des tourments humains
L'organisation du tsam d'Erlig est censée expulser toutes
les choses terrifiantes, les tourments et les difficultés jusqu'au
tsam de l'année suivante.
Au milieu de l'aire du tsam, on dispose le sor (sor lovorlaïzhil),
bûcher de papier qui représente la grâce du tsam
et le faste de la vie. A côté du sor se tient habituellement
un corbeau, symbole des tourments et des troubles, dont le but est de
souiller le sor. Celui-ci est donc être gardé par
deux héros, Beel et Shijir, qui le protègent du corbeau.
Ces deux personnages viennent de la tradition orale locale, et sont donc
spécifiques au tsam mongol. Le corbeau et les deux héros
n'ont pas été représentés dans la partie du
Grand tsam dansée aux Prémontés, mais le sor
a, par contre, été l'objet de toutes les attentions des
moines pendant leur séjour en France. Il se présentait sous
la forme de morceaux de papier collés les uns aux autres de manière
à former un bûcher pyramidal d'environ deux mètres
de haut. L'autre importante offrande rituelle présente à
ce tsam, le djakhar, était en pâte, mélange
de beurre et de farine d'orge, et de forme ovale.
Le sor est vénéré par toutes les divinités
du tsam car, dans un même élan, elles y incorporent
les tourments et les peines. On construit un bûcher pour la crémation
du sor qui apporte joie et sérénité aux humains.
Par ce bûcher, les divinités purifient les tourments introduits
dans le sor et en préservent ainsi les humains. Le "bûcher
d'expul-sion répand l'ensemble des choses fastes, comme les flammes
forment le feu".
Erlig Nomiin-khan, à la tête de la procession formée
de toutes les autres divinités, s'éloigne en souhaitant
tranquillité et sérénité à tous les
êtres vivants. Traditionnellement, un lama astrologue indiquait
au préalable la direction que devait prendre la procession et l'emplacement
du bûcher du sor. Il faut effectuer 49 pas entre l'enceinte
du monastère où est effectuée la partie dansée
du rituel et le lieu du bûcher. Ce nombre correspond au nombre de
jours que l'âme, après la mort, passe dans l'état
intermédiaire qu'est le bardo.
En France, ce sont les lamas Amardjargal et Oddelgher qui se sont occupés
de la confection des offrandes et du djakhar, alors que le sor
relevait du vénérable Dandzan. La confection de chauqe offrande
obéit aux prescriptions du du canon lamaïque, qui exige des
racines spécifiques (Arnébia, Sium ?), du "beurre jaune"
(char tos, ou beurre fondu), de la farine d'orge, et un art de
la fabrication teinté de pureté. Amardjargal les confectionne
depuis six ans ; il en a 21 et est au monastère depuis douze ans.
En général, c'est lui qui, avec d'autres lamas restés
en Mongolie, est chargé de préparer ces offrandes. Certaines
sont de la nourriture divine, d'autres, des représentations destinées
à emprisonner les tourments humains expulsés de la terre
par la force des divinités du tsam.
La préparation de ces offrandes en pâte rendait nécessaire
de faire fondre le beurre jaune spécialement apporté de
Mongolie. Il flotta alors dans l'abbaye l'odeur caractéristique
de la yourte quand on y frit les beignets boortsog. Cette odeur
sortie de son contexte mongol n'enchanta guère, et l'abbaye fut
prise d'assaut par les parfums chimiques de désodorisants variés.
Quelques clients n'hésitèrent pas à plier bagage
et à fuir loin de ces lieux malodorants. Après cette journée
aux parfums exotiques, les moines disposaient d'offrandes pour les cinq
jours de tsam, jusqu'au bûcher final.
Quant ausor, sa préparation dura deux jours. Il est constitué
d'un chassis de farine sur lequel sont collés des morceaux de papier
contenant les calamités et les tourments à expulser.
Préparation de l'aire du tsam
En France, c'est dans une cour intérieure de l'abbaye des Prémontrés
qu'a été installé l'aire du tsam, qui évoque
un mandala de forme ronde. Dans l'une des ailes du bâtiment a été
aménagée la salle de prière, le "petit Gandan".
L'abbaye avait retrouvé un peu de sa spiritualité d'antan,
et les moines y vivaient presque comme dans leur monas-tère de
Gandantegtchinlen.
La cérémonie est traditionnellement ouverte et fermée
par une circumambulation du lieu qui la situe dans un espace-temps sacralisé.
Aux Prémontrés, cette circumambulation a été
effectuée à l'arrivée des moines, lorsqu'il a fallu
trouver des lieux où aménager le "petit Gandan"
et disposer le bûcher du sor.
Chaque soir, ce sont les deux squelettiques maîtres des cimetières,
les Dürdeg (forme abrégée et mongolisée du nom
tibétain), qui ouvraient le rituel, puis accueillaient chaque divinité.
Selon les dires du plus jeune des moines, Enkh-Soyombo, qui animait l'un
des deux Dürdeg, il s'agit d'un des rôles les plus faciles,
car il n'est pas nécessaire de danser, mais seulement d'être
présent, à l'entrée et à la sortie des divinités.
Le dernier soir, la procession de divinités n'a pas manqué
de fermer l'espace-temps sacralisé.
Le "petit Gandan" à l'abbaye des Prémontrés.
Au centre le sor. (cliché G. Lacaze)
Pendant le tsam, des textes sont psalmodiés continuellement
autour des danses. En Mongolie, la journée de tsam est normalement
précédée de plusieurs jours de prières. Pour
le tsam de Khüree, la préparation durait autrefois
45 jours. Aux Prémontrés, après deux jours d'installation,
les après-midi étaient consacrées aux prières
et les soirées au tsam. Les prières commençaient
vers 13h00, entrecoupées d'un bol de thé (mandj)
vers 15h00, et s'arrêtaient vers 17h30. Le soir, les danses se déroulaient
de 20h00 à 22h00 sur l'aire du tsam. Le premier soir, les
incantations finales adressées à Erlig Nomiin-khan ont été
effectuées dans la cour de l'abbaye. Les soirs suivants, par souci
de raccourcir la cérémonie, la lecture de clôture
a été organisée dans le "petit Gandan"
où elle se prolongeait jusqu'à minuit. Même à
ces heures tardives, il demeurait toujours quelques spectateurs sous l'emprise
de la grâce, interpellés ou seulement touchés.
Tentative de restitution
Dans l'abbaye de Pont-à-Mousson, les moines ont dû effectuer
de très petits pas. L'emplacement du bûcher a été
choisi en fonction des consignes des pompiers, des impératifs de
protection de ce site historique classé par l'Unesco et des obligations
religieuses du tsam. En France, la cérémonie s'est
étendue sur cinq jours. Le dernier soir, le rituel s'est achevé
avec l'expulsion symbolique des "poisons humains", le bûcher
du sor . Le dernier jour du rituel, les moines devaient entrer
en méditation toute la journée afin de ne pas faire échouer
l'expulsion rituelle du sor prévue dans la soirée.
Les quatres premières cérémonies ont symboliquement
permis de canaliser les tourments terrestres dans les papiers et les offrandes
de cet exutoire. Le processus d'expulsion comporte deux phases. Tout d'abord,
une représentation picturale du djakhar est brûlée
au-dessus d'un "feu domestique" allumé dans un chaudron
de cuisine grâce au beurre bouillant généralement
utilisé pour faire frire les beignets de viande khuuchuur.
Ensuite, c'est le sor lui-même, qui est brûlé
dans un bûcher de foin. La chute du bûcher qui marque l'expulsion
des tourments doit s'effectuer dans le sens opposé à la
porte par laquelle a été introduit le sor. On récupère
l'écuelle triangulaire qui a servi à poser les divers exutoires,
et c'est au-dessus de ce récipient en fer que sont récitées
les dernières incantations déclamées par la procession
avant qu'elle ne réintégre le centre de l'aire du tsam,
laissant le bûcher se consumer derrière elle.
Cette dernière cérémonie n'a pas été
mise en place sans mal. En effet, les jeunes moines qui avaient sympathisé
avec les élèves du lycée faisant face à la
cour de l'abbaye avaient tenu à faire une partie de football avec
les jeunes Mussipontains. Le vénérable Amgalan n'avait pas
approuvé cette idée de jouer au football le jour de la dernière
cérémonie, car tout le monde devait prier afin de garantir
l'efficacité du rituel. C'est donc sans son accord que les jeunes
moines avaient organisé cette rencontre. Après le match
de football, les jeunes gens s'affrontèrent à la lutte mongole.
Les scores furent honorables pour chacun dans sa spécialité.
L'absence des jeunes moines sur les bancs du "petit Gandan"
n'a pas fait plaisir aux vénérables, et les méditations
s'effectuèrent ce jour-là à une dizaine de lamas,
les autres s'étant laissé transporter par les joies des
sports collectifs. Cependant, malgré leur défaillance au
moment des prières, les jeunes moines se sont certainement concentrés
sur leur danse puisque le bûcher est tombé dans le "bon"
sens, assurant ainsi l'efficacité du rituel.
Les costumes et les masques du tsam
Les techniques de fabrication sont soumises à des règles
strictes. Les masques devaient de préférence être
réalisés par des moines, ou à la rigueur par des
laïcs de sexe masculin, alors que les costumes étaient cousus
et brodés par des femmes.
Les motifs décoratifs des costumes du tsam sont sertis
de pierres précieuses. La beauté et la richesse étonnantes
des costumes tiennent à la façon dont les Mongols les fabriquaient
: application de motifs en à-plat, de franges, de broderies, sculptures
d'ivoire et pierres précieuses. Le masque de Djamsaran réalisé
à la fin du XIXe siècle par l'artiste Puntsag, originaire
d'Ikh Khüree, est constitué de 7881 coraux. Certains masques
pèseraient plus de 80 kg. Les bottes sont souvent de couleur verte,
avec un "museau retroussé", une épaisse semelle
blanche et des contreforts en soie rouge. Ces techniques de fabrication
des costumes et des masques sont tombées en désuétude
à partir des années trente, avec l'interdiction des pratiques
religieuses.
Lors de leur visite en France, les danseurs de tsam ont utilisé
des masques et des costumes neufs reproduits à partir des pièces
conservées dans les musées. Cela a d'ailleurs créé
quelques inquiétudes. Au cours de leur apprentissage des pas de
danse, les jeunes moines ne disposaient pas encore des masques, qui ne
furent livrés que la veille de leur départ : à défaut
de récupérer intégralement le paiement de la commande
des masques que le monastère de Gandan n'arrivait pas à
régler, les fabricants avaient en effet gardés leurs uvres
en garantie Récupérés la veille du départ,
les masques n'avaient pas pu être ajustés à chaque
moine-danseur. Le soir du filage technique, certains danseurs n'arrivaient
pas à ajuster leur masque et commençaient à étouffer.
Le lendemain, jour de la première des cinq repréentations,
fut donc réservé aux ajustages et aux réparations.
Les difficultés budgétaires faillirent plus d'une fois
faire tomber le projet à l'eau. Lors de leurs visites au monastère
de Gandantegtchinlen, en janvier et en avril de cette année, les
responsables français qui suivaient le projet de reconstitution,
finirent par perdre leur sang-froid. Heureusement, le sourire paisible
et la quiétude de l'abbé Tchoïdjams, retenu en Mongolie,
ont un peu rassuré les Nancéens. Les responsables du monastère
de Gandan durent faire appel à toute leur imagination pour trouver
le million de tougriks manquant encore à la veille du départ
pour la France.
L'essentiel des techniques utilisées dans la réalisation
de ces masques moins fastueux consiste dans la superposition précise
de couches de papier-mâché. L'utilisation du papier-mâché
pour la fabrication des masques du tsam est une spécificité
qui s'est développée en Mongolie. Cette technique, élaborée
au cours de plusieurs années de recherche, a permis de souligner
les caractéristiques propres à chaque personnage dans son
masque. En dehors de la prière qui le consacre, le masque doit
être recouvert d'une dernière couche, un revêtement
rouge composé à partir de cendres et de poussière
provenant d'un lieu pur et vénéré. Cette couche de
"terre sacrée" aurait un caractère rituel et d'elle
dépendrait le "principe d'animation" des masques.
Les acteurs et leur rôle
Les danseurs, les musiciens et tous les officiants prenant part à
cette cérémonie doivent être des moines. Les cérémoniants
doivent en effet posséder les pouvoirs de rendre efficace cette
méditation. Les monastères qui ont pour activité
de danser le tsam possèdent donc le plus souvent une école
d'apprentissage de la méditation, de la doctrine et de la confection
secrète des offrandes.
En France, la cérémonie était dirigée par
le tchambon, le lama Dandzan. Les divinités scandaient leur
danse au rythme qu'il imposait. Elles étaient introduites par le
lama Sereeter, responsable de la pureté du lieu, de l'aura de la
venue divine. L'ensemble de la cérémonie était placée
sous le regard attentif du lama Amgalan, le ded khambo lama ou
vice-abbé, représentant le monastère de Gandantegtchinlen.
Le sens de l'humour et la sérénité du vice-abbé
Amgalan au cours de son séjour en France sont à l'image
de ce qu'il dégageait. Son humilité devant les incompréhensions
que soulevait parfois l'explication de certains principes bouddhiques,
et l'art du langage métaphorique dont il faisait preuve par pédagogie
laissaient planer autour de lui une auréole de quiétude.
Toujours là, mais distant, il n'a pas été long à
trouver sa place dans l'agitation générale. Interlocuteur
privilégié des officiels, des journalistes ou des curieux,
il a joué le rôle de ce lama qui était autrefois un
proche du Bogd-khan et qui était chargé du bon déroulement
de la cérémonie.
Les lamas sélectionnés pour venir danse le tsam
en France ont tous terminé les cinq années d'apprentissage
de la méditation et de la récitation des mantras. Ils sont
ordonnés gelong, c'est-à-dire moines confirmés.
Le plus jeune Enkh-Soyombo, à peine âgé de 15 ans,
finit seulement sa période d'apprentissage. Les autres, qui ont
entre 17 et 22 ans, sont au monastère depuis plus de sept ans.
Leur vocation s'est déclarée tôt. Tous les lamas présents
en France soulignent trois éléments essentiels à
leur fonction de lama et de danseur du tsam. La conjonc-tion d'une
vocation et de la réussite dans la réalisation de cette
vocation sont un signe de l'accomplissement du karma personnel. L'appartenance
à une lignée lamaïque se retrouve chez quelques uns
d'entre eux, comme dans la famille du vénérable Dandzan
qui est venu accompagné de sa fille, son infirmière, et
de son petit-fils, un des chanag ou "chapeaux-noirs".
Tous les lamas doivent se purifier afin d'incorporer la divinité
dont ils sont le représentant. Ils doivent passer les heures qui
précèdent la cérémonie à prier et méditer.
L'efficacité du rituel importe en théorie, mais, en pratique,
les jeunes lamas ont aussi profité de leur séjour en France,
ce qui les entraînaient parfois à transgresser certains interdits
de leur condition, transgressions sans doute bien mineures puisque tous
les signes symboliques de la réussite du rituel furent par ailleurs
rassemblés.
Un chanag ou "Chapeau-noir" (cl. G. Lacaze)
La pluie et l'efficacité
Traditionnellement, le jour consacré au tsam, des lamas
et de hauts ecclésiastiques présents sur le lieu des danses,
prennent en charge les conditions climatiques afin qu'il ne pleuve pas
et qu'il fasse beau lors de l'exécution des danses. Aux Prémontrés,
les cérémonies ont eu lieu sous le soleil. Chaque jour,
le vénérable vice-abbé Amgalan, faisait ses reccomandations
au lama qui avait en charge la lecture des mantras de maîtrise de
la pluie. Pour le mettre à l'épreuve, le Maître n'hésitait
pas à mentionner ironiquement la puissance de ses propres incantations
prononcées dans le but, elles, d'attirer la pluie. La tâche
quotidienne du jeune lama s'en trouvait alors plus difficile. Aucun pourtant
n'a échoué dans sa tâche, puisqu'il n'a pas plu pendant
dixjours. Le dernier soir, à 22h 00, heure à laquelle se
terminait la partie "spectacle" du rituel, la pluie a commencé
à tomber. Nous avons appris le lendemain qu'il n'avait pas plu
à Nancy, ni même partout dans la région La pluie,
dont dépend la fertilité des pâturages, est accueillie
comme un symbole de renouveau en Mongolie. Dans le but d'assainir la terre
de ses tourments, l'efficacité du tsam se manifeste par
des signes aussi propices que la pluie.
Anecdotique encore, notre excursion à Deauville pour emmener les
quarante lamas voir la mer, source, disent les canons bouddhiques, de
longévité. La pluie qui nous avait suivis depuis Paris cessa
alors que nous arrivions au bord de mer. Le temps de descendre du car,
un soleil radieux avait fait son apparition et la température ambiante
était très agréable, de sorte que plus d'une vingtaine
d'entre nous se mirent à l'eau. Le plus ancien de tous, le vénérable
Sereeter, allongé sur le matelas safran formé par les cafetans
des jeunes baigneurs, rayonnait de bonheur et de satisfaction. Leur longue
baignade achevée, les moines commencèrent à construire
une yourte de sable sertie de coquillages blancs. Ils ont laissé,
en souvenir de leur passage à Deauville, ce symbole de l'identité
mongole, image éphémère de leur venue elle aussi
éphémère. La yourte était peine achevée
et le tuyau de poële tout juste posé que les nuages faisaient
de nouveau leur apparition, et c'est sous la pluie que nous sommes remontés
dans notre car pour rentrer à Nancy. La journée du lendemain
fut occupée par les préparatifs de départ, les dernières
courses. L'abbaye fut envahie ce même jour par une école
d'ingénieur et, malgré la cohue provoquée par plus
de 600 étudiants, le vice-abbé Amgalan s'est réjoui
de laisser derrière lui en France, la fête...
Rencontres, musées, visites touristiques
Pendant leur séjour en France, outre cette escapade à Deauville,
les moines ont eu aussi l'occasion - les matinées étaient
libres et les après-midi n'étaient toutes très chargées
- de faire un peu de tourisme, des achats...
Les jeunes méditants ayant pour habitude d'aller et venir à
leur guise pendant les prières et le recueillement, le "petit
Gandan" était rarement plein avant 15h00. La venue de ces
moines mongols a été un événement régional.
La municipalité de Metz a invité les lamas, celle de Nancy
a été reçue dans l'abbaye. Des lieux culturels ont
aussi ouvert leurs portes à la curiosité des moines du monastère
de Gandan.
La conservatrice du Musée des Beaux-Arts de Nancy a ouvert spécialement
son musée pour le faire visiter aux jeunes moines. Il y avait parmi
eux quelques artistes peintres qui ont beaucoup apprécié
cette visite. Les moines ont été particulièrement
frappés par les représentations de martyrs, de Jésus
crucifié, les interprétations picturales de Picasso à
la fin de sa vie.
La personnalisation des expressions artistiques que permettaient les
commandes religieuses faites aux peintres de la Renaissance a également
retenu leur attention. Cette créativité des peintures religieuses
chrétiennes les a renvoyés au stricte respect des règles
et des canons picturaux du tantrisme. Une des métaphores du vénérable
lama Amgalan, vice-abbé de Gandan-tegtchinlen, rend bien cette
possibilité de l'expressivité artistique dans le respect
des préceptes religieux bouddhiques : "L'art et la religion
sont comme le lait et la couleur du lait", dit-il, et d'ajouter parfois
: "les séparer revient à diviser l'homme en deux".
Il ne leur a pas été facile d'admettre que les saints du
christianisme se reconnaissent dans ces créations si subjectives.
A la suite de cette rencontre culturelle, le lama Adiyabadzar a fait
la connaissance d'un artiste peintre nancéen, Thierry Devaux, qui
devrait voir une de ses uvres exposées à Oulan-Bator. Le
lama s'est beaucoup intéressé à son travail de restitution
de la nature au moyen des matériaux utilisés. Les deux artistes
ont échangé quelques techniques et Adiyabazar est reparti
avec plusieurs kilogrammes de pigments bleu indigo, si précieux
pour son art et si rares en Mongolie.
La visite du Musée du Louvre a été une rencontre
moins inattendue. Il était en effet difficile de concilier visite
à pied et fauteuils roulants, ce qui obligeait toujours le groupe
à se scinder entre les deux anciens d'un côté, et
les plus jeunes de l'autre, le Musée du Louvre n'a pas laissé
beaucoup de place aux étonnements. Les moines étaient tous
intéressés par des choses différentes. Les anciens
vite fatigués par la foule, les jeunes excités par l'immensité
et la richesse, tout le monde a fini par se promener en petits groupes
entre les visites obligées : les antiquités égyptiennes,
grecques et romaines, la Joconde de Léonard de Vinci, les peintures
françaises du XVIIIe.
La dernière escale parisienne des lamas a naturellement été
la tour Eiffel. Le vice-abbé Amgalan lui-même est monté
au troisième étage. Pour ces jeunes moines de Mongolie,
voir les badauds en bras de chemise et les Parisiens allongés sur
les pelouses avait quelque chose de merveilleux. Ces comportements ne
s'observent guère sur le bitume d'Oulan-Bator et, dans les steppes,
le short et le tee-shirt sont rares, flâner ou rester assis seul
n'est pas d'usage. A Boulogne, l'ambassade de Mongolie a reçu le
groupe de lamas. Cet accueil imprévu à Paris a pu être
mis en place grâce aux efforts de plusieurs partenaires: abbaye
des Prémontrés, Nomade Aventures, Manufacture L'ambassade
a mis ses véhicules à la disposition des moines pour leur
permettre de faire un tour nocturne dans Paris. Le lendemain, lors du
trajet vers Deauville, les jeunes lamas du monastère de Gandantegtchinlen
somnolaient légèrement.
La visite des enfants

Plusieurs rencontres émouvantes ont ponctué le séjour
en France des moines de Gandantegtchinlen. Une classe de C.P. (cours préparatoire)
de la commune d'Heillecourt a passé toute une journée dans
l'abbaye. Ce projet a été entièrement monté
par les enfants qui, après avoir visité la bien nommée
"yourte d'Alexandre", une exposition du centre Pouchkine qui
se promène en Lorraine, ont décidé d'écrire
un conte sur la Mongolie. La maîtresse a géré l'initiative,
les enfants ont construit et illustré le livre, ils ont inventé
l'histoire que Bat-Tseren a traduite en mongol. L'intention première
des enfants était de remettre au lama Amgalan l'original du livre
qu'ils avaient créé et dont les personnages principaux sont
des loups de Mongolie. Le vice-abbé avait pour mission de faire
parvenir ce livre à ses destinataires, "les Mongols".
Tout aurait pu s'arrêter là, si les jeunes lamas du monastère,
si dissipés dans le contexte de notre société de
consommation, n'avaient pas été charmés par ces enfants.
Au fil des heures, les parties de ballon ont succédé aux
initiations de danse du tsam, aux courses de lamas-à-quatre-pattes
et aux câlins, instant privilégiés de quiétude
dans les couloirs de l'abbaye. Petit à petit, chaque moine a trouvé
son enfant, son protégé, à qui il écrira et
avec qui il restera en contact. L'après-midi était déjà
bien entamée quand les jeunes mongols se sont rappelés leurs
obligations rituelles. Tous les enfants de l'école d'Heillecourt,
impressionnés et envoûtés par la gentillesse de leurs
nouveaux compagnons, ont suivi celui qui était déjà
devenu pour chacun d'eux "leur lama", et ont approché
une autre facette de ce nouvel ami. Celui qui une heure auparavant jouait
au cheval, déambulant à quatre pattes les couloirs de l'abbaye
monté par son petit cavalier, était maintenant assis sur
le banc de prière du "petit Gandan", plongé dans
ses méditations.
Les enfants d'Heillecourt ont joué le jeu. Ils se sont reccueillis
les mains jointes, assis en tailleur par terre devant l'espace de prières.
Ils ont partagé le thé mandj avec les lamas. Certains
d'entre eux ont certainement atteint une forme d'illumination, car, à
la fin de la journée, ils avaient les visages rayonnants de bonheur.
Comme se plaisait à le souligner le vice-abbé, "les
émotions intérieures de chacun se voient à son apparence,
celui qui est en paix avec lui-même rayonne de cette paix, celui
qui est tourmenté reflète ses tourments". Ce soir là,
malgré leurs tourments, tous les enfants de la classe de C.P. de
Gabrielle Etienne avaient acquis une nouvelle certitude: "quand ils
seraient grands, ils seraient lamas".
Les rappeurs
Une autre rencontre pourrait apporter à terme de nouvelles certitudes.
En se promenant dans les rues de Pont-à-Mousson, de jeunes lamas
ont rencontré des rappeurs avec lesquels ils ont échangé
quelques chorégraphies directement sur la place de la ville. Quelques
jours après, les "Fazers", ces jeunes Mussi-pontains,
sont venus à la rencontre des moines. Ils leur ont montré
l'introduction de leur nouveau spectacle. Très intéressés,
les moines ont demandé à voir quelques mouvements, pour
mieux se rendre compte. Certains d'entre eux avaient fait, enfants, du
break-dance dans la cour de l'école. Les lamas ont, eux aussi,
montré des chorégraphies, celle du cerf et du taureau, Chavaa
et Makhi, ainsi que celle d'Erlig. Les lamas ont proposé leur aide
pour faire parvenir des dossiers de presse et organiser un échange
avec des musiciens du courant hip-hop d'Oulan-Bator. De plus en plus de
jeunes artistes mongols choisissent le rap comme moyen d'exprssion, et
les "Fazers" vont sans doute essayer de rentrer en contact avec
certains d'entre eux.
Il est difficile d'expliquer et de faire comprendre à de jeunes
moines le sens et les enjeux de ces nouvelles techniques d'expression
dont les modèles sont insérés dans des processus
urbains de "ghettoïsation". Les réalités
de la ville occidentale, et donc des formes artistiques qui s'y sont développées,
touchent les Mongols d'une façon différente. Entre la Mongolie
et la France, l'espace urbain ne correspond pas aux mêmes réalités
politiques, aux mêmes stratégies d'occupation. Le nomadisme
est représenté par la yourte, emblème de l'identité
mongole, qui change de sens en milieu urbain. C'est pourquoi, la profondeur
de ce dernier échange est difficile à évaluer. Il
y a eu une rencontre avec les Fazers, qui ont été invités
au spectacle, et, peut-être, une créativité inter-culturelle
établie, car le "Fazer-chorégraphe" a demandé
la permission d'utiliser certains mouvements du tsam. Quelqu'un
s'est inquiété de savoir dans quelle mesure on pouvait utiliser
ces gestuelles sacrées dans un contexte artistique. Oddelgher a
expliqué que ces gestuelles ne sont sacrées qu'à
partir du moment où c'est un lama qui les exécute. Réalisées
par un laïc, elles ne peuvent pas être néfastes, car
les gestes des divinités sont, par définition, propices.
Il ne reste qu'à attendre le nouveau spectacle des Fazers pour
juger de l'ampleur de cet échange artistique prometteur.
Les rencontres spirituelles
La conférence sur le bouddhisme organisée à Metz,
salle Brauwn, aura eu des conséquences certainement moins encourageantes.
Les lamas ont tenté d'expliquer quelques rudiments de bouddhisme
à une assemblée de Lorrains. Le vice-abbé Amgalan,
d'ordinaire si locace, usant facilement de l'humour, de la métaphore
et de l'ironie a dû déployer toutes ses compétences
d'orateur pour venir à bout de ce qui s'est avéré
devenir un procès fait au bouddhisme.
Pour commencer, le Très Vénérable Amgalan a insisté
sur la part laissée au libre-arbitre et sur la responsabilité
de chacun dans la réalisation de son karma. Ensuite, en quelques
mots, il a parlé du parcours initiatique de Bouddha, de l'anéantissement
nécessaire pour l'homme des trois poisons qui le hantent, du cycle
des réincarnations dans la voie vers le nirvana. Après l'énoncé
de ces quelques points fondamentaux, le public a commencé à
lui poser des questions. Le rôle des lamas dans le conflit du Kosovo
? Essentiellement spirituel, a-t-il répondu, les moines orientent
leurs prières vers la paix, la supression chez l'homme de l'avidité,
de la colère et du mensonge.
Les questions suivantes ont cherché à remettre en cause
la part de responsabilité de l'homme dans ses actions. Pour autant
qu'elle puisse déranger la morale occidentale judéo-chrétienne,
cette question n'a pas trouvé de réponse. Même la
métaphore du lama sur la part de responsabilité du cuisinier
dans la réalisation d'un bon repas, pourtant relativement explicite,
n'a pas trouvé son chemin jusqu'au public. L'assemblée est
restée sans réponse face aux deux questions du vice-abbé
: " Quand vous faites un repas, n'avez une idée de son état
final que lorsqu'il est fini? Quand vous le préparez, selon les
ingrédients que vous y mettez, n'avez-vous pas une petite idée
de son goût avant d'y avoir goûté ?". Contredisant
trop les principe chrétiens du jugement dernier, ces métaphores
sont restées sans suite. Le silence s'est installé quelques
minutes puis, une autre personne a pris la parole. La question des relations
de maître à disciple a été évoquée
comme une recherche du père. L'assemblée n'arrivait visiblement
pas à faire abstraction des représentations du monothéïsme
patrilinéaire de la morale judéo-chrétienne. Selon
les lamas, le maître discute avec l'élève, le réprimande,
le conseille, mais ne le juge pas. L'incompréhension de l'assemblée
semble avoir été maximale lorsque le lama Amgalan a comparé
cette relation à celle d'une mère avec son enfant. En Mongolie,
dans l'éducation de l'enfant, c'est la mère qui joue le
rôle de l'éducateur. Comme le disent plusieurs chansons,
"elle est aussi douce que sévère", c'est elle
qui détient l'autorité. Après deux heures de discussion,
les lamas ne savaient plus que dire pour sortir des impasses idéologiques
dans lesquelles ils se trouvaient face aux esprits hermétiques
de leurs interlocuteurs. Ils comprenaient mal les "pièges"
qui leur étaient tendus, et le public avait peine à sortir
de sa culpabilité et de son manichéïsme judéo-chrétiens.
Ce qui aurait pu être une prise de contact s'est révélé
un conflit d'opinion des chrétiens contre le bouddhisme. Quelques
interventions ont permis de replacer le débat dans son contexte
de rencontre avec des lamas mongols. Cependant, plus grand-chose ne pouvait
sortir cette conférence des méandres du choc culturel. On
apprenait plus tard que la conférence avait eu lieu dans un centre
d'accueil dirigé par un pasteur protestant, et que l'assemblée
était en partie constituée de fondamentalistes chrétiens
L'accueil a été plus chaleureux dans l'institut Kagyu Vajradahra-ling
d'Aubry-le-Pantou, sur la route de Deauville, où les lamas ont
fait escale avant d'aller au bord de la mer. Les deux lamas du monastère,
un français et un bouthanais ont offert l'hospitalité aux
34 lamas venus leur rendre visite. Les lamas mongols ont adressé
plusieurs prières en guise de remerciement à leurs hôtes
qui ont distribué à chacun un khadag (écharpe
de cérémonie) blanc. Les adresses échangées,
les lamas mongols remontèrent le car pour finir leur excursion.
Faire le récit d'un voyage d'une quarantaine de lamas de Mongolie
venus quinze jours en France dans le but d'exécuter la cérémonie
du tsam comporte plusieurs étapes. Il est difficile d'exprimer
complètement le vécu hors du temps, traversé de rires,
de quiétude et de grâce. Les bonheurs partagés dans
cette bulle de spiritualité poussent à la sublimation, appellent
la poésie. Il n'est peut-être pas de mots pour la décrire.
Il est cependant des yeux qui en parlent, ceux des interlocuteurs privilégiés
de cette aventure. Je veux parler de l'initiateur discret de cette entreprise,
Alexandre Cavalli, directeur du Centre Pouchkine de Nancy, des investigateurs
de cette rencontre, toute l'équipe du Théâtre de la
Manufacture, sans oublier certains membres de la communauté mongole
en France, solidaire et fière de cette visite, le champion de vélo
Timur et la douce " Bagui ", Bat-Tseren, étudiante de
français à Nancy. J'aimerais adresser mes remerciements
à cette équipe dont tout le monde a pu apprécier
l'efficacité, agissant dans l'ombre des projecteurs qui éblouissaient
les moines du monastère de Gandantegtchinlen, à toutes les
personnes de l'abbaye des Prémontrés de Pont-à-Mousson,
et à tous ces autres qui ont partagé nos moments quotidiens.


Notes :
1. Le terme tsam (ou tcham selon la prononciation
tibétaine), a donné en mongol le verbe dérivé
tsamnakh "danser le tsam", qui a pour sens figuré
"devenir fou, sauter en l'air, sauter en rond".
2. Les informations données dans ces pages reposent
essentiellement sur le travail récent de KAMURA Ayako, Mongoliin
khüree tsamiig busad ornii tsamtai kharitsuulan sudalsan ni, Oulan-Bator
("Etude comparative du tsam de Khüree et des tsam
d'autres pays"), thèse de doctorat de l'Université
nationale de Mongolie, Oulan-Bator, 1997, ainsi que sur les informations
recueillies auprès des moines eux-mêmes.
3. C'est-à-dire le tsam qui se dansait
à Ikh Khüree (ancienne appellation de la capitale mongole),
considéré par A. Kamura comme le tsam mongol par
excellence.
Adresses
Théâtre de la Manufacture - Centre Dramatique National Nancy
Lorraine, directeur : Charles Tordjman.
10, rue Baron Louis, B.P. 3349, 54014 Nancy cedex -Tél. : 03 83
37 12 99
Centre Pouchkine, directeur : Alexandre Cavalli
14, rue du Cheval Blanc, 54000 Nancy - Tél. : 03 83 35 74 34
(Bat-Tseren et Timur [Tömör] peuvent être contactés
au Centre Pouchkine)
Abbaye des Prémontrés,
9, rue Saint-Martin, Pont-à-Mousson - Tél. 03 83 81 10 32
Ambassade de Mongolie,
5, av. Robert Schuman - 92100 Boulogne Billancourt - Tél. 01 46
05 23 18
Nomades Aventures
49, rue de la Montagne Sainte-Geneviève 75005 Paris - Tél.
01 46 33 71 71
(©) Clichés Gaëlle Lacaze

|