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Du Méjean au Gobi : le retour des chevaux de Przewalski

C’est un projet conçu il y a une dizaine d’années qui s’est concrétisé en septembre 2004 avec la réintroduction en Mongolie des premiers chevaux de Przewalski nés et élevés en France, dans le cadre d’un programme de sauvegarde de l’espèce animé par une équipe de chercheurs enthousiastes, financé par une fondation privée et soutenu par l’Ambassade de France.
L’ancien ambassadeur Jacques-Olivier Manent, qui a participé à l’aventure pendant huit ans, accompagnait les chevaux.

Récit de l’expédition :

C’est près d’Arles, en Camargue, à la station biologique de la Tour du Valat, un centre de recherche spécialisé dans les questions d’environnement et de biodiversité, que sont basés le programme scientifique sur le cheval de Przewalski et l’association « Takh » (du nom, takhi, prononcé "taikh", que donnent les Mongols à ce cheval), qui se sont donnés pour objectif la réintroduction dans son milieu d’origine de ce cheval sauvage, identifié à la fin du XIXe siècle par l’explorateur russe Nikolai Mikhailovitch Przewalski (1839-1888) et quasiment disparu de son habitat naturel depuis le milieu du XXe siècle, après avoir été chassé massivement, croisé avec des chevaux domestiques et capturé par les pourvoyeurs de faune sauvage des grands zoos du monde.
Quelques spécimen, propriété de jardins zoologiques français, furent achetés par la Tour du Valat et élevés en liberté au Villaret, sur le Causse Méjean, entre Florac et Millau, site dont l’écosystème rappelle beaucoup la steppe mongole. Ils sont à l’origine du troupeau actuel, qui compte une soixantaine d’individus. Douze d’entre eux avaient été sélectionnés pour cette première réimplantation, dans une réserve naturelle créée à leur intention dans l’ouest de la Mongolie.

L’opération aurait dû se dérouler initialement en 2002 mais avait, faute d’argent, été reportée à deux reprises. La recherche de parrainages s’avérant difficile pour le lancement de l’opération, c’est la fondation Mava, dirigée par la famille de Luc Hoffmann (les laboratoires pharmaceutiques suisses), par ailleurs principal contributeur au budget de la Tour du Valat (la fille de Luc, Maja Hoffmann, préside l’association « Takh »), qui a assumé l’essentiel des coûts A l’autre bout de la chaîne, l’antenne mongole du World Wildlife Fund, apportait son support logistique au projet. Il fallait en effet beaucoup d’argent (cent mille euros) et une logistique efficace pour cette entreprise qui nécessitait la sélection préalable de deux familles de chevaux, leur mise en caisses fermées, sous sédatif pour une trentaine d’heures, leur transport en camion du causse Méjean à l’aéroport de Nîmes, leur chargement sur un avion cargo qui les transporterait jusqu’à Hovd, au cœur de la Mongolie, où on les transférerait sur deux petits Antonov 26 qui se poseraient sur un aérodrome de fortune aménagé huit jours plus tôt au milieu de la steppe et d’où une nouvelle noria de camions les transporteraient sur le lieu du lâcher, dans la « zone tampon » de Khömiin Tal, au sud-est des grands lacs, à la frontière des aïmaks de Khovd et Dzavkhan…

Tout s’est finalement bien passé Les chevaux en caisse et les onze humains qui les accompagnaient ont été embarqués le 3 septembre à Nîmes-Garons sur un Iliouchine 76 de la Dnieper-Volga Airlines, une compagnie charter russe spécialisée dans le fret. Parmi les accompagnateurs, très inconfortablement installés entre les chevaux, figuraient le directeur de la Tour du Valat, Jean-Paul Taris, et Claudia Feh, éthologue suisse, spécialiste mondialement connue des chevaux, responsable scientifique du programme, honorée pour cette cause du « Prix Rolex 2004 pour l’esprit d’entreprise ». Ajoutez-y trois de ses jeunes assistants, un vétérinaire responsable des takhis de la réserve de l’Altaï, un colonel de l’armée suisse représentant la famille Hoffmann et quatre journalistes.

Sur les douze chevaux embarqués on comptait :
- cinq étalons : BROMUS ( né en 1997), BORN TO BE WILD (1996), CHRONOS (2002), EOLE (2002), DIABELLI (2003),
- et sept juments : CHEVECHE (1999), DEBROUSSAILLEUSE (2000), SOLEMIO (2001), SCARLETTE (2002), CARMEN (2003), APHRODITE (2002) et AGSAM (2000.
A dix heures du matin heure locale, le lendemain, l’Iliouchine se posait sur la piste en asphalte de Khovd Le débarquement des douze caisses, avec l’aide de la main d’œuvre locale, leur chargement à nouveau, par lots de six, sur un Antonov 26 qui effectua deux rotations, occupa le reste de la journée Bromus, Carmen, Chevêche, Scarlette, Solemio et Chronos prirent le premier avion.  
Une demi-heure plus tard, nous nous posions sur la piste improvisée et cahotante où attendaient d’autres photographes et journalistes, français et mongols, une chamane pour asperger d’airag (koumys) les chevaux, les officiels provinciaux, le vice-ministre de l’environnement, de nombreux curieux venus des quatre coins du soum et mon successeur, Nicolas Chapuis. Passées les premières effusions avec les vieux amis , il fallut embarquer les chevaux, en phase de réveil et que la foule excitait, sur trois camions, par une piste approximative, jusqu’à la zone de lâcher, à une dizaine de kilomètres de là .
On jucha les officiels sur les caisses, dont ils relevèrent d’un seul coup l’un des panneaux, libérant un premier groupe de takhis. Les six autres, deux heures plus tard, les rejoignaient et le troupeau, reconstitué, retrouva rapidement ses repères dans un enclos de plusieurs centaines d’hectares pourvu d’abris et de stocks de fourrage pour l’hiver. Aux dernières nouvelles, les chevaux vont bien.

Ce n'était pas une " première " puisque deux autres pays ont déjà livré par le passé des chevaux de Przewalski élevés en Europe à une réserve naturelle mongole : les Néerlandais en 1993 à Khustain Nuruu, près d'Oulan-Bator et les Allemands en 1996 dans l'aïmak de Gobi-Altai. Mais c'est la première fois que tous les chevaux survivent au voyage ou au stress du changement. Un autre groupe de douze chevaux du causse Méjean sera relâché dans un an si tout se passe bien. Pour cela, la réserve de Khömiin Tal, un cirque de montagnes dont les deux bras rejoignent la rivière Dzavkhan, a été clôturée pour éviter l'empiètement des animaux domestiques ; des abris ont été construits, du fourrage stocké pour l'hiver, les nomades locaux mobilisés pour la surveillance du troupeau. Si les deux tiers des takhis survivent à l'hiver mongol, aux dzud et aux loup, on pourra estimer qu'il s'agit d'un succès.

  J.-O. Manent, septembre 2004