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A propos de ...TraditionsAnda 33-34 - Avril-Juillet 1999 Venue jusqu'en Russie par la Mongolie et la Bouriatie, la médecine tibétaine.par Dany SAVELLI
Parmi les différentes façons d'aborder les relations entre l'empire russe, - dans sa version tsariste puis soviétique -, et le pays bouddhiste incorporé à lui, l'histoire de la médecine tibétaine s'avère un excellent fil rouge. Car, en dehors même de toutes considérations médicales, cette histoire reflète un débat religieux et idéologique expliquant en partie l'attitude ambivalente des autorités russes à l'égard de leurs administrés de Bouriatie et Transbaïkalie. La médecine tibétaine est en effet tour à tour bannie et tolérée suivant que les gouvernants russes acceptent ou non la présence du bouddhisme sur leur territoire, suivant aussi qu'ils ont souci de se concilier les peuples conquis et leurs coreligionnaires voisins.
Ajoutons que l'histoire de cette pratique introduite en Mongolie au XVIIe siècle, puis en Russie au milieu du XIXe siècle dépasse largement le cadre d'un sujet réservé à quelques spécialistes de la médecine, car, comme le révèle dans un ouvrage récemment paru Tatiana Grekova , cette histoire se fait au travers, d'une part, de médecins, religieux et orientalistes - souvent de renom - qui en assurent le passage de la Transbaïkalie à la Russie, et, d'autre part, de nombreux patients qui optent pour elle, parmi lesquel de grandes figures du monde politique.
A travers un portrait de Piotr Badmaev donné dans un numéro précédent de Anda, nous suggérions déjà les liens étroits, parfois véritablement rocambolesques, entre politique et médecine tibétaine . Sans revenir ici sur ce Bouriate insolite à l'action encore mal comprise aujourd'hui, nous présenterons, en nous appuyant à nouveau sur l'ouvrage de Tatiana Grekova, les étapes principales de l'histoire de la médecine tibétaine en Russie-URSS ainsi que dans la Mongolie du XXe siècle, nous en profiterons aussi pour proposer un rapide portrait du neveu de Piotr Badmaev qui consulta à Leningrad durant les années vingt et trente. Au début du siècle, sept cents lamas environ pratiquent la médecine tibétaine en Transbaïkalie. Or, bon nombre d'entre eux ne possèdent pas les compétences requises pour le faire, ni non plus celles pour préparer les médicaments qu'ils prescrivent. La volonté de mettre un terme à l'activité des charlatans, comme le manque de médecins et de centres de soins dans la région, expliquent que soit déposée en février 1905 une requête auprès du Conseil de médecine en vue de faire autoriser la médecine tibétaine dans le gouvernement d'Irkoustk et de Transbaïkalie, et d'obtenir aussi l'ouverture de cinq écoles de médecine près de datsang (monastères). L'enseignement y serait sanctionné par un examen final et permettrait aux diplômés de recevoir en toute légalité des médicaments importés de l'étranger.
Fin 1905, la constitution finalement octroyée par Nicolas II à
ses sujets révoltés laisse présager que la demande
sera entendue. Or, il n'en est rien et alors que la liberté religieuse
vient d'être officiellement reconnue et que les Russes sont nombreux
à recourir à la médecine tibétaine en Transbaïkalie,
celle-ci n'en demeure pas moins considérée par le gouvernement
comme une forme dangereuse de prosélytisme. Sans pour autant la
déclarer illégale, les autorités de Saint-Pétersbourg
préfèrent encourager les jeunes Bouriates à étudier
la médecine européenne plutôt qu'autoriser la création
d'écoles de médecine tibétaine.
La période qui suit la révolution de 1917 se caractérise par un relatif libéralisme et l'on voit en octobre 1922, lors d'une rencontre entre bouddhistes des deux républiques autonomes des Bouriates-Mongols , un accord se faire sur l'enseignement de la médecine tibétaine hors les datsang, permettant ainsi à tous, femmes comprises, de pouvoir étudier ce savoir ancestral. Néanmoins, la question de la démarcation entre bouddhisme et médecine tibétaine n'est pas résolue pour autant et le droit de lire des incantations (mong. gürim, russifié en "gurumy") reste réservé à certains lamas.
Lorsqu'en 1925, la loi sur la séparation entre Eglise et Etat et entre Eglise et enseignement est appliquée en Bouriatie, cette question se pose avec une nouvelle acuité. Quel statut, par exemple, reconnaître aux emtchi lama, les lamas-médecins ? S'agit-il de religieux, dont on doit par conséquent confisquer les biens, ou s'agit-il tout simplement de médecins ? Heureusement, l'époque est encore relativement clémente et Moscou tient alors compte de l'importance du bouddhisme, sinon en Bouriatie, du moins dans les pays voisins. (Rappelons que le nouvel Etat bolchévique cherche alors à ouvrir une représentation soviétique à Lhasa et organise, à cette fin, une série d'expéditions avec pour but officiel la Mongolie, mais objectif réel le Tibet. Ces différentes expéditions se soldent finalement par un échec, le dalaï lama se montrant assez sceptique sur la longévité du nouveau régime .)
Notons qu'à la même époque, en Mongolie voisine, la médecine tibétaine est à l'honneur. Les autorités mongoles sont d'ailleurs si sûres de sa validité qu'en mars 1923, elles proposent à l'ambassadeur soviétique en poste à Oulan-Bator les services d'un médecin tibétain pour rétablir Lénine gravement atteint. L'offre est refusée : au médecin exotique des Mongols sont préférés les bons spécialistes allemands et les médecins russes, à tort peut-être, explique Tatiana Grekova, puisque la médecine tibétaine, en matière de traitement des pathologies du cerveau, est alors bien en avance sur la médecine européenne. (La mise au point beaucoup plus tard en Europe et au Japon de médicaments contenant des composants déjà utilisés par les Tibétains tenterait à prouver le fait.) A vrai dire, lors de la création, le 25 octobre 1925, de la première organisation gouvernementale de médecine, la Mongolie ne connaît quasiment pas d'autres modes de traitement que ceux venus du Tibet. Certes, la même année, l'unique hôpital d'Oulan-Bator (15 lits) propose aux malades traitements tibétains et soins européens, mais, dans l'ensemble du pays, ces derniers sont coûteux et peu répandus. Pourtant, à partir de 1930, on assiste à un changement
radical à l'égard de la médecine tibétaine
puisque l'Etat mongol cesse de l'inclure dans son budget. La population,
qui voit disparaître un mode de soins familier, de surcroît
accessible au plus grand nombre, manifeste son mécontentement.
En 1932, les arat de la ville de Tsetserleg se soulèvent
et un médecin russe est assassiné. Les autorités
feront ériger par la suite un monument en son honneur.
Du côté soviétique, dès 1924, les praticiens chinois et coréens de l'Extrême-Orient soviétique qui utilisent la médecine tibétaine rencontrent de plus en plus d'obstacles, notamment pour se procurer les médicaments nécessaires. En Bouriatie, par contre, les choses ne se gâtent véritablement qu'à la mi-juin 1929 : d'une part, la lutte contre la religion devient alors une des priorités du gouvernement, d'autre part, l'attitude suspicieuse à l'égard des médecins, notable dès le lendemain de la révolution, ne fait que s'exacerber. (En 1930 a lieu à Kharkov le premier procès de médecins accusés de meurtre sur l'un de leurs patients communistes.) Les lamas médecins deviennent tout naturellement les cibles de la presse pour qui attaquer la médecine tibétaine équivaut à porter atteinte au lamaïsme. Ces attaques proviennent même de ceux qui poursuivent une étude sincère et désintéréssée de cette pratique. Ainsi le docteur Mikhaïl Barlakov qui, au prix d'un travail considérable, parvient à constituer une collection de plantes médicinales en établissant pour chacune sa désignation à la fois en tibétain, bouriate, mongol et russe local, stigmatise-t-il dans ses publications d'alors "l'archaïsme" de cette médecine comme "les idées réactionnaires des lamas".
Durant ces années particulièrement sombres, la partie la plus passionnante de l'histoire de la médecine tibétaine se joue une nouvelle fois à Saint-Pétersbourg, rebaptisé Leningrad. Et, là encore, c'est autour d'un membre de la famille Badmaev que se tisse une trame sombre où médecine et politique font un étrange ménage. Certes, Nicolas Badmaev ne tente pas d'intervenir, à la façon de son oncle, dans les affaires de politique extérieure, mais une révolution a beau avoir eu lieu, les hommes à la tête du pays marquent pour la médecine tibétaine un engouement similaire à celui de leurs prédécesseurs : Nicolas Badmaev est alors le médecin de Molotov , mais aussi des maréchaux Toukhachevsky et Voroshilov et des plus hautes sommités du NKVD , jusqu'à Nicolas Ejov en personne. De tels patients, on s'en doute, n'accordent pas volontiers le droit à l'erreur.
De plus, Badmaev ne se contente pas d'être un excellent praticien que les dignitaires appellent en consultation à Moscou, il uvre aussi, comme son oncle avant lui, à une reconnaissance de la médecine tibétaine, réclamant son étude scientifique. Les archives auxquelles Tatiana Grekova a eu accès confirment qu'il est bel et bien à l'origine de la création de la section de médecine orientale de l'Institut de médecine expérimentale de Leningrad en octobre 1932, aidé en cela par un de ses patients fort célèbres, Maxime Gorki lui-même. (L'écrivain, qui rentra en URSS en 1929, était un passionné de biologie et de médecine ; sa bibliothèque contenait nombre de livres sur la médecine chinoise et même un ouvrage, annoté de sa main, de Piotr Badmaev qu'il avait connu personnellement.) Il est vrai que la médecine tibétaine suscite alors un grand intérêt parmi les savants russes ; à Saratov, on l'utilise avec succès en oto-rhino-laryngologie. En 1934, Nicolas Boukharine soutient en personne Nicolas Badmaev lorsque ce dernier crée à l'intérieur de l'Institut pan-soviétique de médecine expérimentale un Bureau d'étude de la médecine tibétaine - il fermera en 1938. Seule l'inimitié que le directeur de l'Institut voue à Badmaev explique que celui-ci ne soit pas nommé à la tête de ce bureau ; il n'en demeure pas moins la cheville ouvrière.
A partir de 1937, tout bascule, et cette fois, véritablement pour le pire. Le 30 juillet, Ejov ordonne en secret la répression "des anciens koulaks, criminels et autres éléments anti-soviétiques". Et à une époque où tout se décide de façon "scientifique", c'est-à-dire planifiée, un contingent de victimes est défini pour chaque région, avec la demande expresse de ne pas l'augmenter : on a remarqué à Moscou le zèle de certains fonctionnaires dès qu'il s'agit de massacrer une partie de leur concitoyens. Pour les Bouriates-Mongols, l'opération commence en août et dure quatre mois ; il s'agit de fournir 350 personnes à exécuter et 1500 à emprisonner ou envoyer en camp. Bien entendu, l'action entamée contre les lamas dès le début des années trente se poursuit avec une férocité décuplée. La Pravda bouriate-mongole consacre plusieurs articles à dénoncer les méfaits de la médecine tibétaine. Néanmoins, les médecins faisant rapidement défaut du fait des purges, on en vient très vite à évoquer les excès de leurs bourreaux, ce qui permet de les exécuter à leur tour. La machine répressive fonctionne parfaitement...
Quoique installé à Leningrad, Nicolas Badmaev n'échappe
pas au carnage, qui a lieu sur toute l'étendue du territoire soviétique.
Certes son nom ne figure pas dans la liste des médecins accusés
du meurtre de Gorki , mais il se voit accusé en 1938 d'être
un espion au profit du Japon - motif d'accusation assez en vogue à
l'époque et sous lequel "tombent" bien des Bouriates
du Parti. Son oncle n'a-t-il pas été abordé en 1917
par un diplomate japonais qui lui proposait la protection de son pays
pour l'utiliser à des fins de propagande japonaise en Bouriatie ? En vérité, l'exécution de Nicolas Badmaev semble avoir été le résultat d'une série d'intrigues sur lesquelles Tatiana Grekova, qui a consulté les deux tomes de son dossier conservé aux archives du FSB (ex-KGB), ne peut proposer qu'une suite d'hypothèses. Entrent en jeu ici des règlements de compte entre membres des services secrets soviétiques dont, nous l'avons dit, les plus éminents sont soignés par Badmaev. Sans prétendre retracer ici cette trame complexe, dont T. Grekova reconnaît qu'elle n'a pu remonter entièrement la filière , retenons que Badmaev est le médecin d'un certain Gleb Boky. L'homme, qui a semé la terreur au Turkestan entre 1919 et 1920, dirige à Leningrad un département spécial chargé entre autres de décoder le chiffre des pays étrangers. Passionné par la télépathie et les forces invisibles, ce révolutionnaire professionnel s'entoure de chamanes, d'occultistes, d'hypnotiseurs et de bien d'autres personnages au savoir peu ordinaire. Or, en 1937, il est arrêté et exécuté sur ordre d'Ejov. Ce maître en espionnage aurait vraisemblablement détenu des informations compromettantes sur le chef du NKVD, dont on sait aujourd'hui qu'il était bisexuel. Boky emprisonné, suit l'arrestation d'une autre figure importante du NKVD, elle aussi soignée par Badmaev : il s'agit d'Ivan Moskvin, celui-là même qui avait permis à Ejov de se hisser au sommet des services de sécurité. Le 8 avril 1938, sa femme est à son tour exécutée. Le motif d'accusation est clair et explique l'arrestation de Badmaev douze jours plus tard : tous deux auraient tenté d'empoisonner Ejov. Condamné à la peine capitale le 26 février 1939, Badmaev est exécuté le jour même. Il faudra attendre 1956 pour que, grâce aux effort de Piotr Vichnevsky, petit-fils de Piotr Badmaev et ardent défenseur lui aussi de la médecine tibétaine, Nicolas Badmaev soit enfin réhabilité. L'histoire de la médecine tibétaine en Russie ne s'arrête pas, fort heureusement, avec l'exécution de Nicolas Badmaev. Elle se prolonge par exemple à travers Elbert Bazaron, appelé en 1970 à organiser la reprise des recherches sur la médecine tibétaine en Bouriatie. Né à Moscou, ce Bouriate de soixante-huit ans a vu l'excellence de ses travaux reconnue à l'étranger, notamment par l'Université de Cambridge. A l'heure actuelle, seule l'inquiétante misère qui s'est installée dans l'ex-URSS met un frein sérieux à des recherches qui avaient repris de façon officielle et avec le soutien de l'Etat en 1968. De la richesse de l'ouvrage de Tatiana Grekova nous n'avons fait part que de façon très fragmentaire. En s'y reportant, les lecteurs russophones trouveront les portraits de personnalités étonnantes et liront avec intérêt le récit de plusieurs expéditions en Bouriatie et en Mongolie, dont celle de Nicolas Roerich entre 1925 et 1928. Quant aux lecteurs ne lisant pas le russe, il leur faut espérer la traduction prochaine de ce livre en français. |